#construire 04 | premier jet

tu descends il est presque 10h. Tu as le temps. Des gens sortent de la boulangerie d’à côté; tu n’as rien mangé, tu as peut-être faim. Il y a la queue devant la boulangerie : c’est dimanche, tu pourrais entrer pour qu’on te voie : est ce que déjà tu t’effaces. Tu t’attardes  à  la surface de la vitre, aux visages de l’autre côté : embus de givre, buée. Cet écran tangible ou non, qui se reforme entre les choses et toi. Une petite fille en anorak se retourne, elle a du chocolat autour des lèvres et une lumière qui fuit dans le regard, elle sourit, elle sourit à l’ange ; seuls les enfants, dit-on, voient l’ange. Tu n’es pas un ange. Ni un fantôme. Un revenant peut-être. Puis ce sont les murs de la rue que tu longes. Si tu passais la main sur les murs tu en sentirais l’épineux ou le lisse. Tu gardes tes mains dans tes poches; tu ne frôles qu’avec tes yeux. Tu photographies mentalement ce paysage que tu traverses. Ou c’est lui, le paysage, qui te traverse. Une voiture passe, le bruit déferle puis s’enfonce dans le silence. Après des jours de neige, tout a fondu ou presque, le soleil darde; on distingue à nouveau les bruits; les voix. Taches mordorées sur les façades; tags qui s’éclairent. Le mec assis devant l’épicerie, un sac posé sur  les  cuisses, tu as d’abord cru à un chien,- le sac pas l’homme –, il a une jambe en moins et des mains toutes gonflées, violettes. Sa tête pend : est-ce qu’il dort – le poids d’une tête qui pend, atteint les 30 kg, c’est une chose que tu as sue, combien pèse la tête au bout du bras de Judith– ;  Il a faim, c’est écrit sur le carton devant lui. Il manque une jambe au m, comme il manque une jambe à l’homme; sa misère se répand sur le trottoir. Toi tu ne ressens que ta propre faim. Relents de fritures d’un container dans le renfoncement d’un porche; contre la grille ça déborde. Derrière la grille, c’est un semblant de jardin avec deux arbres nus, des corneilles battent l’air. Froid, ressenti,–2 ; comme à l’échelle de la douleur c’est toujours plus ou moins suivant qui, quoi. Sa jambe, l’homme, est-ce qu’il la sent –amputation-putréfaction–, comment il l’a perdue. Tu fais tinter les pièces dans ta poche. Tu te dis que tu aurais pu les lui jeter. Le battre. Ou le prendre dans tes bras; que ça n’y aurait pas changer pas grand-chose. Tu le dépasses. Les gens ont remonté leur cols. Manteau de laine. Capuches. Tu fixes un bonnet rouge, tu le suis jusqu’à ce qu’il devienne vert. Qu’il devienne sur le mur, une tache verte qui bat. Puis s’efface. C’est dimanche. Dernières courses alimentaires; fleurs. Même le boucher est ouvert; la femme derrière la caisse, casque de boucles Lila, lèvres fuchsia; tu entres rien que pour voir; un rôti baigne dans son jus noir; l’attrape mouche électrique grésille. Est-ce qu’il y a des mouches en hiver. La moustache du boucher est un trait, la cravate tranche avec le tablier. Tu ressors aussitôt. Entrelacs de rues à une voie. Boulevard. Tu traverses; rejoins le quai. Puis le pont. Sur un banc survit un manteau de neige. Bientôt tu seras de l’autre côté du fleuve; tu ne regardes pas derrière toi, juste ce grand vide devant 

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit, tient son journal en images, écrit et marche chaque jour a publié un peu pour aller au bout d’un geste ( Ils tombaient ) ( Averses) https://www.amazon.fr/stores/author/B09LD7R2KY . Écrit pour lire.

Un commentaire à propos de “#construire 04 | premier jet”

  1. Il a faim, c’est écrit sur le carton devant lui. Il manque une jambe au m, comme il manque une jambe à l’homme; sa misère se répand sur le trottoir. Toi tu ne ressens que ta propre faim.
    Un très beau texte, fleur de peau, texte poème pour exprimer ce grand vide devant.
    Merci Nathalie.
    Martine Lyne

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