#construire #06 | Balai et chiffons

On ne trouve plus de solides balais de paille. C’est avec un balai de paille de bonne qualité qu’on peut balayer la cave, la terrasse ou le balcon. À force de passages les fibres se sont courbées toutes dans un même sens, il faut l’utiliser dans ce sens uniquement autrement tout s’envole et il faut recommencer à rassembler patiemment la poussière, la terre, les copeaux, les miettes, les moutons, les morceaux de papier, les cailloux transportés sous la semelle des chaussures, les brins d’herbe ou les poils du chat, plus difficiles à attraper, d’ailleurs le balai n’est pas le meilleur outil pour cela. Sur le balcon on trouve des poils du chat mais aussi des plumes, des cadavres d’insectes, des punaises les pattes en l’air, une perle de verre, une pelure d’oignon transparente, des feuilles sèches, des fleurs fanées tombées d’un pot pas assez arrosé, oublié là dans le coin, c’est toujours un peu triste et qu’est-ce que ça dit de nous. Une technique courante, valable pour tout type de balai, consiste à former des petits tas dans plusieurs endroits qu’on vient ensuite ramasser à l’aide d’une pelle à manche court, en plastique ou en métal, et d’une balayette souvent assortie. Avec la balayette on pousse le tas dans la pelle, à plusieurs reprises car il reste toujours des résidus
qu’on ne parvient pas à faire rentrer dans la pelle, il faut refaire un tas et recommencer jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Il se peut qu’un débris reste collé au sol, morceau de pomme écrasée ou foie de souris que le chat n’a pas terminé, il faudra alors prendre l’éponge avec grattoir. Sur le balcon les portes-fenêtres sont un peu protégées de la pluie par le petit auvent, on pense pouvoir rapidement les nettoyer, un peu de spray pour vitres, un chiffon et frotter en mouvements circulaires ou verticaux mais le soleil arrive mettant en évidence sur les carreaux toutes les traces invisibles jusque là et s’enclenche alors une répétition sans fin, il reste toujours une zone sale, chaque passage du chiffon l’agrandit, semble l’effacer mais la transporte plus bas sur la vitre, recherche vouée à l’échec d’une parfaite transparence. Peut-être un problème de matériel, l’eau, le tissu microfibre et la raclette seraient des alternatives, la tradition transmet le chiffon. Celui ci peut avoir des origines variées, morceau déchiré de drap ou de serviette usés, manche de chemise découpée, vieux tee-shirt, à la condition, surtout pour les vitres, qu’il ne soit pas pelucheux, on choisira du coton ou du lin ou de la peau de chamois naturelle (cruel). On peut utiliser également pour les vitres le blanc d’Espagne qu’on frotte avec une boule de papier journal ou même la cendre de bois. Charbon de bois vers charbon fossile. La poussière de charbon, c’est une bataille perdue d’avance, elle s’infiltre partout, flotte dans l’air, sur le sol, l’eau dans le seau est toujours noire après plusieurs rinçages. La poussière grise se redépose chaque jour sur le meuble ciré encombré d’objets, cadre avec portrait photo d’un visage sévère comme gardien d’une transmission intacte, carte postale d’un bord de mer ou d’une église, bracelet, éléphants en ébène (interdit depuis), un grand, un moyen, un petit, paire de lunette, crayon, bouquet de dahlias du jardin et quelques pétales déposés au pied du vase. Retirer tout les objets, les poser sur la table, essuyer le meuble avec un chiffon, humide mais pas trop, puis sécher avec un chiffon sec et reprendre chaque objet pour le dépoussiérer (en évitant de les regarder de trop près sinon ils accrochent, ils racontent, ils questionnent) et le reposer à sa place ou peut-être modifier la disposition sur le meuble, changer l’eau du vase. La poussière du charbon n’évite pas le plafonnier à six branches portant chacune un globe à bord dentelé fragile qu’il faut retirer délicatement pour les faire tremper dans l’eau vinaigrée, toujours une lutte pour garder la lumière.

A propos de Isabelle Charreau

j’arpente plus facilement les chemins de terre que les pavés de la ville, je fréquente l’atelier pour le plaisir comme des gammes, sans projet de partition

Un commentaire à propos de “#construire #06 | Balai et chiffons”

  1. J’aime cette plongée dans le nettoyage du proche, du familier. Une sorte d’inventaire du nettoyage qui lui-même, nettoie le familier avec détail et minutie. La fonction de nettoyage de la pensée. J’aime beaucoup.

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