#construire #08 | transbordeur

Venant du sud, nous butions sur le fleuve. De l’autre côté, c’était son domaine, il en parlait comme d’une île mystérieuse et accueillante, l’espoir de quelques jours calmes, de souvenirs d’enfance. L’été, pour traverser, l’attente était longue, l’hiver moins. Nous descendions de la voiture — j’ai souvenir d’une 4CV Renault rondouillette pas tout à fait grise — il la serrait contre les autres autos sur la nacelle du transbordeur suspendue à sa structure d’acier et le dépaysement commençait, lentement pour éviter balancement, au ras de l’eau, le fleuve ici est moins large que le Niger à Djenné, l’autre rive était proche, ça durait peu et nous savions que l’autre côté n’était pas une île. Des années plus tard, une gamine à taches de rousseur haute comme trois pommes se dandine sur la passerelle qui mène au belvédère des Buttes Chaumont et la fait balancer en hurlant, elle bouge pas la passerelle, elle bouge pas. En descendant de l’autre côté de la butte, on passe par un pont des suicidés d’où on entend la cascade. Pas loin, il y a une passerelle au-dessus du bassin de Stalingrad, de là-haut, allant apprendre à bricoler une 2CV pour traverser le Sahara, je voyais d’un œil la rotonde de Claude Nicolas Ledoux, de l’autre, le pont de Bitche avec ses grandes roues qui le montent pour laisser passer les péniches. Le Queensboro bridge ne monte ni ne descend et ça m’étonnerait qu’il se laisse balancer par les pas d’une gamine à taches de rousseur, pas plus d’ailleurs que le pont canal sur un des Morin, grand ou petit, je ne sais plus, découvert en marchant. J’ai un attachement particulier et bizarre à ces ponts canal (dit-on canaux ?), l’eau qui croise l’eau sans s’y mêler, deux bateaux qui se croisent l’un au-dessus de l’autre ça m’émeut et, sans en être familier, dès que l’occasion s’en présente, je fais un détour pour saluer celui de Briare. Pour arriver sur l’île, une vraie celle-ci, nous ne passions pas par le pont, je ne me souviens que de traversées par le Gois, ce passage découvert seulement à marée basse et sur lequel des voitures — et leurs passagers — se laissent parfois surprendre par la marée montante. Nous ne passions que par là, le pont nous ne l’aimions pas.

A propos de bernard dudoignon

Ne pas laisser filer le temps, ne pas tout perdre, qu'il reste quelque chose. Vanité inouïe.

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