#construire # 09 |Cendrars, à l’encre sympathique

Je n’écrirai pas La Quantique des Cantiques : j’aime pourtant l’érotisme qu’un tel titre pourrait contenir, cette rencontre improbable entre la chair et les particules, entre la Bible et les équations. Je n’écrirai pas de science-fiction, j’aime pourtant les contes extraordinaires, là où l’enfance dispute le terrain à la poésie et où le monde bascule sans prévenir. Je n’écrirai pas de manuels pratiques de mécanique, même si j’aime la quincaillerie, les écrous, les boulons, les clés qui tournent dans le bon sens et les moteurs qu’on démonte pour comprendre comment le monde tient ensemble. Je n’écrirai pas de polar, pourtant j’adore les intrigues, les fausses pistes, les indices minuscules qui changent tout, et cette obstination humaine à vouloir démêler les fils du réel. Je n’écrirai pas non plus ces longues descriptions qui s’étalent sur des pages et des pages, ces paysages patiemment déployés comme une fresque peinte à l’infini. Peut-être parce que je suis trop pragmatique, ou trop impatiente, ou parce que je crois que quelques mots suffisent parfois à faire apparaître une couleur, une lumière, une présence. Au fond, pour moi, l’écriture ressemble davantage à cela : un assemblage de mots qui feraient la musique des couleurs d’un tableau et, que l’émotion surgisse.

Mais il y a un autre livre encore. Celui que je n’écrirai pas non plus.

Un livre écrit à l’encre sympathique.  

Un livre parfaitement rédigé, soigneusement composé, peut-être même relu avec une rigueur excessive — et pourtant totalement invisible. Les phrases seraient là, alignées avec discipline, les chapitres se succéderaient avec méthode, les personnages prendraient le temps de vivre, d’hésiter, de disparaître. Mais rien ne se verrait. On tournerait les pages d’un volume apparemment vierge.

Un lecteur appliqué froncerait les sourcils :
— Il n’y a rien.

Et pourtant si.

Il faudrait approcher la page d’une lampe, ou de la chaleur d’une main, ou de l’ombre d’un soupçon, pour que lentement les mots apparaissent, comme ces souvenirs qui refusent d’abord de se laisser reconnaître. Mais peut-être même que ce livre-là ne révélerait rien du tout. Peut-être que l’encre sympathique resterait fidèle à sa vocation : rester discrète, ne rien trahir, protéger le secret de ce qui aurait pu être écrit. Un livre parfaitement écrit et pourtant presque inexistant, des pensées qui passent à la lisière de l’esprit sans devenir tout à fait des phrases. Ce serait un livre d’une grande modestie : il ne prendrait pas la parole trop fort. Il ne prétendrait pas occuper les bibliothèques ni encombrer les catalogues. Il se contenterait d’exister à moitié, des idées qui nous traversent puis repartent.

Un livre presque philosophique, au fond.

Parce qu’il poserait une question très simple :
combien de livres habitent dans ceux que nous n’écrivons pas ?

Et combien de phrases vivent tranquillement dans le silence ?

Il y aurait même une forme d’humour dans cette entreprise : écrire avec application un livre que personne ne pourra lire. Travailler des heures pour produire un texte qui s’évanouit. C’est une manière assez honnête de rappeler que l’écriture n’est jamais totalement visible, ni totalement transmissible. Chaque livre publié cache déjà un autre livre : celui qu’on n’a pas su écrire, celui qu’on n’a pas osé, celui qu’on a laissé tomber, celui qu’on a effacé. Le livre à l’encre sympathique serait simplement plus franc. Il assumerait d’avance son invisibilité.

Et peut-être que, paradoxalement, ce serait le livre le plus fidèle à ce que l’écriture est vraiment : une tentative fragile, un mouvement vers quelque chose qui se dérobe toujours un peu.

Un livre qui n’apparaîtra jamais tout à fait.

Un livre presque écrit.

Un livre presque lu.

Un livre qui existera presque comme certaines vérités fragiles tiennent dans un minuscule écart.

Et presque, d’une certaine manière, un livre parfait.

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