Marie
Marie, c’est le prénom de la femme qui aidait Marc un mercredi sur deux au marché; Marie qui portait sa vie accrochée à son dos (et parfois sur la tête) qui vivait de petit boulots : de petits bouts pour avoir l’eau, elle aimait jouer avec les mots – tu en es sure, c’est pas encore un des tours de passe? Une force de travail Marie, au propre comme au figuré, une force ubérisée. Marie née en 1965 le jour de l’Assomption, morte hier par abandon : on était quel jour, hier, déjà
Frank
C’est un mardi à 18h qu’il a dit « c’est fini » avant de s’enfoncer le canon dans la bouche.« Ich sterbe » aurait dit Anton juste avant de mourir. On devine ou on décide; parfois on fait les deux. Pour Anton, dans tout ce sang expectoré, ça ne faisait aucun doute, surtout pour un médecin – le premier métier d’Anton. Frank 1945-2015 il n’a pas connu Anton mais il avait lu la plupart de ses nouvelles : du temps de la Guyane : c’est possible, ça t’étonne ? On peut être ancien légionnaire et devenir un jour courtier en livres avant de se donner la mort un mardi avec son arme de service jamais rendue
Jeanne
Se donner la mort c’est pas ce qu’aurait voulu Jeanne en poussant l’enfant hors d’elle, le petit a braillé tout son saoul et Jeanne 1954-1992 a perdu son sang . Comme Paula la première femme à peindre un autoportrait enceinte et nue avant d’être terrassée par la vie ( je possède des mots je les ai tous abandonnés). Elle peignait quoi Jeanne : des choses plutôt abstraites, principalement sur papier, qu’elle marouflait ensuite sur des toiles ou des planches, de grands et de petits formats; elle y glissait aussi des mots le plus souvent illisibles
Pierre
Ils étaient peu nombreux ils le sont restés. Lui, c’est toujours ce qu’il a voulu faire, on cherche une explication : c’est comme ça, il aurait répondu. Comme Willy le pionnier des années 80 : est-ce qu’il en avait entendu parler de Willy. Son niveau en mathématique était faible, il a du faire un compromis. Pierre 1992-2039 travaillera dans un centre de PMI jusqu’à leur disparition définitive en 2030, licencié sans indemnité il partira à la campagne dans un désert médical ; il mettra au monde des enfants, même les siens, deux sur quatre ; un matin la moto se serait déportée
K
1954-1977 à six ans elle écrit son prénom avec un K. de la main gauche, elle ne voit pas partir la gifle : après elle esquive. Un deux ou un cinq de mai elle nait – cinq sur les papiers, deux dit le corps de la mère ; sur une photographie on voit le visage de la mère – c’est bizarre il pleut. Elle nait coiffée avec en- dessous des cheveux noirs, on lui donne un bracelet à son nom, et deux prénoms. A sept ans, elle court : courir comme une esquive – une nuit elle voit la lune tomber dans l’eau- à perdre haleine. C’est à sept ans qu’elle décide : lui c’est moi, elle dit en montrant le cheval, elle galope. A dix ans elle gagne des coupes. A Vingt ans on lui coupe les pieds. Elle reste à l’hôpital des mois. Après elle attrape la maladie, elle meurt.
Gervaise
Gervaise 1899-1991 née presque deux mois avant terme de mère artiste de Music Hall, et de père inconnu ; déposée dans une boite à chaussures dans de la ouate: s’arrange avec la vie. Sera reconnue à cinq ans par un certain B. courtier en chevaux qui épouse sa mère – amours ancillaires et gigolos –; envoyée dès que possible en pension, elle grandit chez les religieuses: on se lavait en chemise pour ne pas se montrer nue devant l’Ange. Découvre les couleurs, peint portraits et fleurs; retouche des photographies pour gagner son argent; se marie en 1919 avec un américain de la guerre, met au monde deux fils: divorce. Dessine des modèles de tricots, gagne sa vie, se remarie : veuve en 40; attendra son deuxième fils longtemps: retour des camps. Meurt chez elle avec un peu de sa tête en moins
Alice
1937-1944
Simon
1910-1944
Marcelle
1908-1944
J’aime vos coups de pinceaux, rapides et précis qui croquent, saisissent ces vies où la mort n’est jamais loin. Comme dans la vie en vrai donc. Merci Nathalie. Des bouts touchants.