Une lettre toutes les semaines pendant deux ans et deux lettres (ou plus) par semaine pendant trois ans, plus ou moins quatre cent vingt. Donc les lire toutes pour s’imprégner de l’ambiance, pour trouver un fil conducteur, repérer une ligne de front, comprendre comment un homme s’est imprégné de son époque, comment le mythe dont il est héritier a orienté sa vie, comment l’absence et le souvenir recréé dans un coin de sa tête et de sa solitude exotique, sans en parler à personne, à lui-même moins encore, l’ont guidé pour tenter de contourner, d’éviter les obstacles et, au bout du bout, s’y fracasser banalement. Beaucoup de ces lettres parlent de la précédente qui n’est pas arrivée à temps, de la suivante que j’enverrai plus tôt, du temps qu’il fait ici ou au bout du monde, du printemps qui, chez vous doit être doux alors qu’ici tornades et pluie à tous les étages, mais de toute façon, les lire toutes — cinq minutes par lettre, trente minutes par jour = soixante dix jours — me disant que je pourrais tout simplement les inventer ou attendre, si je tiens tant que ça à la vérité vraie, qu’elles trouvent place et évidence dans le récit. Mais alors quoi me raconter pour justifier cet arrêt, cette peur de continuer, je devrai me dire brutalement, me regardant droit dans les yeux qu’il s’agit de combler le vide d’imagination par une accumulation excessive de données et ça, je … eh bien je viens de le dire. On n’écrit pas avec des idées, on écrit avec des mots, dit E.C., je n’écris pas plus avec le rêve que la lecture assidue de lettres va me donner plus d’idées — ça peut-être mais plus de mots, certainement pas. Alors cette lignée d’hommes ballotés par l’histoire, lui romancer vie, leur donner les mots qu’ils n’ont pas eus, j’en sais bien assez de ce qu’ils ont vécu, je sais où ça arrive. D’où est partie l’épopée boiteuse, un accouchement douloureux, je prends l’énergie et pique l’idée dans le livre de F.R.