#construire#06 Pas de traces…

La grosse clef dans la serrure du bas. La petite clef dans la serrure du haut. Elle ouvre la porte pour la dernière fois. Il faut rendre l’appartement, sa mère n’est plus là. Il faut vérifier, trier, enlever, tirer un trait sur des années de chez soi, des années d’intimité, des années de vie. Il faut rendre l’appartement propre et vide. Dans un placard de l’entrée, elle trouve le seau, la serpillère, le balai brosse et le balai à franges. Impeccablement propre. Sa mère était une professionnelle du ménage. Elle la voit encore monter les escaliers avec ce seau plein d’eau, elle la voit passer le chiffon et la cire sur la rampe de bois, frotter le sol, essuyer les vitres, il fallait que tout brille. La concierge est dans l’escalier, la concierge est fière de frotter, de cirer, de traîner l’aspirateur, d’entretenir les quatre étages pour la maisonnée. Et dans son logement, elle chassait la moindre tache, la moindre poussière, le foulard sur la tête, le tablier bien serré sur le ventre par un lien noué. Milena se rappelle son agacement devant l’empressement de sa mère, elle était jalouse du temps qu’elle y consacrait, elle s’était toujours sentie moins importante que tous ces escaliers, tous ces produits à l’odeur pénétrante. Sa mère n’est plus là, mais elle a laissé un lieu impeccable, comme si elle savait qu’elle ne reviendrait plus. La cuisine est rangée, rien ne dépasse, placards et tiroirs fermés, évier en inox immaculé, les robinets étincellent, la nappe sur la table est tirée sans plis, le lino fatigué est propre. Elle n’aura rien à faire. Juste à vider les étagères de la vaisselle, à emporter ou à jeter. Dans la salle d’eau exiguë, le lavabo et la petite douche ont été briqués, le miroir et l’étagère en verre sont irréprochables. Dans l’armoire à pharmacie, elle trouve un pot de crème oublié, et une brosse à dent neuve. Pas de verre qui a sûrement été lavé et rangé. Elle ouvre la porte de la chambre, le lit est fait, il faudra le défaire. Enlever les draps, plier la couverture matelassée, emporter les oreillers, inspecter les placards. Il reste quelques robes sur des cintres, elle y passe la main, sent un léger parfum d’eau de Cologne, sa gorge se noue, pas de larmes, il faut avancer. Il reste un vieux chapeau sur l’étagère du haut et en bas au fond les chaussons usés.  La table de chevet est vide, propre, dans le tiroir une bible, une petite photo qui sert de signet, une lettre dans son enveloppe timbrée. Peu de traces, peu de marques pour une vie bien remplie. Tout est propre, tout est lisse.

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

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