#voyages #02 | arrivée


  1. Le bus s’est arrêté brusquement. Encore un peu perdue dans ma somnolence, je regarde par la fenêtre et j’aperçois qu’autour de nous s’étend une grande clairière, comme une respiration bienvenue dans la forêt si dense. Il fait lumineux mais lourd dans cette jungle trop exploitée. Il y a beaucoup de bruits aussi, des cris de singes, des chants d’oiseaux et des paroles que je ne saisis absolument pas.
    Les gens commencent à sortir du bus et je comprends que le chauffeur attend que je fasse de même. Il est là et me fait des signes pour me montrer la porte de sortie. Vite, aller chercher mon sac dans la soute. Je le récupère pendant qu’à mes côtés, une femme avec son enfant sur le ventre prend un gros sac d’oignons. L’enfant m’observe avec de grands yeux ouverts, mange un morceau de maïs, suit le mouvement de sa maman jetant son sac sur le dos avant de s’éloigner. Je prend mon sac Berghaus et avance sur la terre crue et rouge.
    Devant notre bus dont tous les occupants sont à présent sortis, plusieurs camions attendent. En demandant ça et là ce qu’il se passe, j’apprends que les camions et transports de passagers ne peuvent plus passer car nous entrons dans une zone d’exploitation. J’ai le choix d”attendre le lendemain ou de continuer ma route à pied.
    Je ne sais pas où je suis, si ce n’est au milieu du monde.
    Un homme en vague uniforme militaire s’approche de moi et me propose de me mettre à l’arrière d’un pick-up – à l’état plus que douteux – afin de me déposer là où je le souhaite tant que c’est sur sa route.
    Dans la foulée, il me présente un homme sans âge et sans dents. C’est son père, me dit-il, comme pour me rassurer.
    Je ne suis pas sûre d’avoir compris, mais j’accepte.
    Je monte à l’arrière de son pick up et c’est alors que commence un fabuleux voyage à travers la jungle où mes sens ont l’audace de se démultiplier : l’odeur sucrée des orchidées, la lumière qui descend doucement derrière d’immenses arbres, les bosses incessantes de ce chemin qui me mène quelque part et U2 qui crachote une vieille chanson dans un tout aussi vieux poste radio.
    Je suis hors du monde, ce qui tombe bien quand on est nulle part.
    Après une heure ou peut-être deux, le militaire en guenilles frappe sur la vitre séparant la remorque de la cabine et me montre l’endroit où je dois être déposée. Il arrête le véhicule, en sort et me tend sa main pour m’aider à descendre.
    – C’est par là, me dit-il. Tout droit tu trouveras la place principale de M.
    Nous, on continue vers T.
    Je prends mon sac, lui donne un peu de monnaie, un sourire et « merci, vraiment ».
    – Cuidade !
    Je marche seule sur cette route en terre, entourée d’arbres et bercée par le son d’un lointain cours d’eau. Une vieille femme vient à ma rencontre. Elle porte sur son dos un gros ballot rempli de très grandes feuilles que je pense être des feuilles de bananier. Elle est tellement courbée que son visage semble toucher le sol. Sa grosse jupe noire cache des pieds enroulés dans des gros sabots. Elle ne lève pas la tête mais marmonne quelque chose.
    Je regarde devant moi et continue. Sur ma gauche, une cahute recouverte de chaux et une minuscule petite fille assise par terre joue avec un chien. Je sens que j’arrive. Il paraît que c’est la dernière ville qui présente une route. Après, ce sera la pirogue si je veux continuer. Il paraît que, jadis, il y avait plein de touristes. Il parait que c’est une ville très sûre. Il paraît que je pourrai me poser. Il paraît qu’il y a une guesthouse « deuxième à gauche quand tu verras le café du coin ». Il paraît que je pourrai manger quelque chose.
    Il paraît. Elle m’apparaît.
    De loin d’abord. Vide. Calme. Il est 6h et il fait noir. Ponctuel, le soleil se couche en effet tous les jours à la même heure.
    Petit à petit, j’aperçois des lampadaires à la lumière blafarde et clignotante, comme dans mon village d’enfance. Voilà qui me rassure. J’avance toujours. A un moment, j’entends une musique très forte. Mozart à tue tête derrière une construction aux volets fermés dont la lumière filtre. Ne pas s’étonner. Je suis loin, je ne suis pas chez moi. Je découvre. Ne pas s’étonner. Ne pas s’étonner. Ne pas s’étonner….Et pourtant…
    Personne dans la rue unique. Personne sur la place. Tout semble abandonné. Juste Mozart pour me rappeler mes dimanches belges quand mon père mettait à contribution le célèbre compositeur pour nous réveiller. Je continue mon chemin espérant trouver la guesthouse. La forêt s’est tue et un chien aboie comme pour se donner un genre et reprendre ses droits, maintenant que l’assourdissant vacarme de la jungle s’est apaisé. J’ai un peu d’appréhension. Arrivée là où je pense devoir l’être, je découvre une pancarte aux couleurs totalement délavées mais dont on peut encore déchiffrer « julia guesthouse ». Je suis arrivée. Je frappe à la vitre car même si la porte est ouverte, je préfère m’annoncer. Un vieux monsieur aux cheveux noirs et drus vient à ma rencontre, m’écoute, ne dit rien, me tend une clé et me note un numéro sur un papier.
    A cet instant, je pense à la veste que j’ai perdue l’an dernier, je pense au Hilton, à Supertramp, à un bain. Je pense à l’Otan, aux Peugeots, aux Moleskine, au ski, aux sacs poubelles, à l’Euro. Je pense enfin que j’ai faim. Et qu’il est temps de rêver à un verre de vin.

2.
Il y a deux jours que je suis partie et j’ai hâte d’arriver. Le temps semble s’être incroyablement rallongé, comme si la nuit n’avait pas eu lieu.
Nous arrivons, je le sais car je le sens à l’impatience des gens qui m’entourent. Doucement, les uns se lèvent et ouvrent leur petit compartiment pour prendre leurs sacs de voyage quand d’autres vont aux toilettes. Les sourires se multiplient sur les visages, la joie de retrouver des proches ou l’envie de découvrir un autre monde se lit partout où je pose les yeux.
Je connais le protocole de l’atterrissage, les gestes mille fois répétés de l’hôtesse, les oreilles qui se bouchent, la file des gens qui veulent sortir avant les autres, le long tuyau entre l’avion et le hall central, tuyau qui – si on l’observe bien – ressemble à un tube digestif rempli de petites bactéries. Je connais l’attente des bagages sur ces tapis roulants, l’impatience qui monte en voyant le sac qui ressemble au nôtre mais qui n’est pas le nôtre, la récupération des dits-bagages, les annonces dans des langues que je ne comprends pas et puis la sortie. Dans presque tous les aéroports du monde, c’est la même histoire. Répétée inlassablement, encore et encore.
À un certain moment, le côté machinal s’arrête : comment aller à M. ? Les pictogrammes sont universels. Se diriger vers. Pour aller à.
Changer l’argent. L’euro devient autre, « Eurautre » aurait dit mon compagnon. Sourires.
Ensuite, ne pas oublier de changer l’heure, oui-oui, cela fait partie du dépaysement. Se dire que ce n’est pas grave, on le fait chez soi deux fois par an, relativiser. Calculer le décalage pour imaginer ce qu’il fait, au cinéma peut-être ? Et ce que font les enfants, ah c’est le moment pour eux d’aller dormir sans doute. Sentir l’odeur nouvelle d’une grande ville. Voir de nouveaux visages. Et en cet instant, se demander combien de gens différents nous croisons au cours d’une vie. Juste croiser. Des dizaines, des centaines ou des milliers ? Ou tout à la fois… ?
Observer les comportements : ici ils marchent plus vite, ne s’arrêtent pas car tout le monde à l’air de savoir vers où aller.
L’air est opaque. Les lumières de la ville sont déjà bien présentes alors qu’il est 10h du matin. La pollution sans doute ? Ou le brouillard ? Mais il fait si chaud, je transpire déjà. Et le bruit ! Cet incessant brouhaha.
Prendre le taxi et donner un papier au chauffeur pour aller à. S’installer et ouvrir les yeux. On roule à gauche. Cela donne en une impression permanente d’accidents potentiels. Changer de côté. Regarder à gauche. Voir d’autres voitures, encore et toujours… Oui, nous sommes sur une autoroutes à 8 bandes. Et bientôt l’embouteillage. Un concert de klaxons, de lumières et d’inconnus se partagent la route avec les voitures et les scooters qui zigzaguent dangereusement. Pendant qu’une musique nasillarde grésille dans l’auto-radio, une petite poupée très colorée se balance sous le rétroviseur au rythme des coups de frein. Elle semble narguer un tableau de bord rempli d’autocollants de toutes formes, de petites statues qui balancent leurs mains et de bâtons d’encens fumants.
Le chauffeur prend son téléphone et donne un coup de fil. J’écoute avec attention cette langue que je ne connais pas. C’est beau comme une chanson sur laquelle on peut imaginer n’importe quelle conversation. Il dit peut-être qu’il rentrera plus tard ou demande à son épouse si elle veut aller au cinéma ou encore téléphone-t-il à son meilleur ami, qui sait ?
J’arrive enfin à M. Il me dépose, je lui règle la course et il redémarre vers d’autres chemins. Je lève les yeux et découvre l’immeuble. Au Rez-de-chaussée, se trouve un magasin aux couleurs très vives. Je regarde et me dit que c’est peut-être un atelier de tatouages. Ou un endroit pour se faire des nouveaux ongles. Ou sans doute un coiffeur. Je n’arrive pas à bien distinguer de quoi il s’agit, je m’approche. Sur le pas de la porte, assis sur une chaise à l’extérieur, un homme me dit d’entrer.
– Kom Kom Kom insaït, Kom ! dit-il.
Je recule hébétée, non, je n’entrerai pas. Je cherche des yeux l’entrée du bâtiment et remarque, un peu plus loin sur la gauche, une grande grille noire.
Je m’avance. Un homme en uniforme brun clair me regarde. Il porte un képi que je trouve élégant. Une lanière blanche traverse sa poitrine et retient, sur le côté gauche, un pistolet dans un étui en cuir. Je dois être arrivée. Je m’avance vers lui. Il me demande dans un anglais approximatif mon passeport, l’observe, note des numéros et des signes qui me sont étrangers. Que peut-il bien noter ? Un code secret? Un compliment ou une injure ? Ou simplement mon nom et la raison de ma visite ? Au choix. Je peux tout interprêter à mon rythme. Ce voyage sera décidément celui de la découverte et ce que je déciderai d’en faire. La liberté n’a pas de prix si ce n’est celui de l’ouverture.

A propos de Stéphanie Lannoye

Historienne de l'art et conférencière, mon métier est de relayer par des mots tout ce que d'autres ont créé, imaginé, construit, écrit ou vécu. Comme une balise dans la transmission des savoirs, je guide et je partage.

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