vers un écrire/film | palpitations

Même taille. Pantalons noirs. Blouses noires. Bottes. Ils n’ont pas de bâton. Une femme et un homme rampent sous la clôture électrique. Trois autres hommes pénètrent dans la pâture. Les bêtes ne sont pas tranquilles. Elles ne les connaissent pas. Elles sont méfiantes. Ce sont des charolaises à la robe blanche. Elles portent haut leurs cornes. La femme en noir se tient dans l’ombre. Son cœur bat vite. Un enfant est là. Il est grand déjà. Les vaches s’approchent. Elles sont curieuses. Elles rejoignent le taureau. Les hommes font cercle. Solides sur leurs jambes, les bras levés, ils sont bien présents. Et vigilants. Aucun détail ne leur échappe. Ils avancent lentement sans brusquerie. Les bêtes font mine de courir, sont contenues, se réfugient sous le hangar. La paille est piétinée. Un cordon de sécurité entoure l’espace, ferme l’enclos. Les hommes sont prêts. La bétaillère recule. Forme avec la charrue attelée au tracteur un goulet d’étranglement. Les bêtes s’agitent. C’est l’enfant qui descend dans l’arène. Les vaches obéissent à sa voix. Les mots sont rares. Détachés. Justes. Le taureau sent la porte ouverte du véhicule, monte le pont, une vache lui file le train, bousculée par la deuxième. Le taureau fait marche arrière, immédiatement suivi des deux mères. Les hommes s’écartent. L’enfant esquive. La femme à son tour se colle dos contre la paroi de la mangeoire. Les bêtes passent devant elle. Aveuglées. L’ignorent. Ne trouvent pas d’issue. Elles sont prises au piège. L’une passe sous le cordon. Les autres la suivent. C’est raté. On recommence. Le troupeau se calme. Attend. Les hommes de nouveau enserrent les vaches suivies cette fois par le taureau. Les poussent entre deux arbres. Ils les font entrer dans un appentis paillé laissé ouvert. L’enfant manœuvre le tracteur comme l’homme en noir le lui indique. Les bras largement écartés, les trois hommes resserrent l’étau derrière les bêtes. Elles franchissent le seuil. L’enfant avance le tracteur. Les bêtes sont stoppées. La femme respire. Les hommes s’épongent le front du revers de leur manche. Le soir tombe.

A propos de Cécile Marmonnier

Elle s’appelle Sotta, Cécile Sotta. Elle a surtout vécu à Lyon. Elle a été ou aurait voulu être marchande de bonbons, pompier, dame-pipi, archéologue, cantinière, professeure de lettres certifiée. Maintenant elle est mouette et fermière. En vrai elle n’est pas ici elle est là-bas. Elle s’entoure de beaucoup de livres et les transporte avec elle dans un sac. Parfois dans un carton quand il ne pleut pas. Elle n’a pas assez d’oreilles pour les langues étrangères ni de mémoire sur son disque dur. Alors elle écrit. Sur des cahiers sur des carnets sur des bouts de papier en nombre. Et elle anime des ateliers d’écriture pour ne pas oublier de vivre ni d'écrire.

12 commentaires à propos de “vers un écrire/film | palpitations”

  1. Le film est là, sans montage. Gros plans sur les regards, les mains, les pattes, les oreillettes d’identification à numéros et les cornes brûlées, les sabots, les croupes, les échines, les mamelles… le sol, le ciel, les bâtisses et leurs géraniums…
    Ce corps à corps entre les bêtes et les humains. La ruse et la patience pour éviter d’en rajouter dans l’incrédulité bovine.La dépendance réciproque dicte des gestes routiniers et expérimentés. Des mots puisés dans un lexique sonore qu’on entend que là, dans l’intimité des trajets et des retours en file indienne. Il faut entendre “ces gens là” parler aux animaux pour compendre le respect qu’ils ont d’eux et qui est réciproque. On ne ment pas à une vache, à un enfant, à un petit veau ou à un taureau. On ne les brusque pas. Ils les observent, se méfient, les toisent silencieusement, se plaignent à juste raison , se déplacent lentement ou courent sans préavis, mais réclament ce qu’ils ne peuvent pas obtenir si on ne les laisse pas libres dans les pâtures. Je pense aux troupeaux de vaches corses et je compare leurs conditions de vie. Les avantages, les inconvénients. Mais toujours la peur et la crainte aflleurent…Observer un troupeau est une activité apaisante qui remet les pensées dans un certain ordre de valeurs. La vie et la mort tout le temps ! disait quelqu’un de mon entourage, on connaît, on sait de quoi on parle, assister les femelles lors des naissances, organiser la procréation de manière artificielle, éviter les automutilations et les bagarres dans les stalles, surveiller les mâles et prévenir leurs embardées impulsives, payer le vétérinaire, les médicaments, rencontrer la M.S.A, la banque, le comptable, rendre des comptes, commercialiser comme on peut, trouver les filières, les garder coûte que coûte… trouver des remplaçant.e.s, élever des enfants, prendre soin des anciens, on ne les lâche pas tout autant que les parcelles, comprendre l’avenir menacé par les quotas, supporter le présent… faire belle la fête avec les casquettes, les produits locaux et les grandes marmites de patate et de viande, penser très fort réhabiliter la vie paysanne face à la mondialisation… Aller voir ailleurs s’ils s’en sortent mieux… Rêver de sauver la planète.. Vouloir sans l’atteindre “la sobriété heureuse” et le courage pompier du colibri… Mais le prix des tracteurs.. Mais l’ endettement… Mais l’eau, la semence, l’ensillage, le purin… l’abattage, l’équarrissage réglementé. Mais le stockage, la manutention herculéenne… Mais la fatigue, la fatigue et la peau tannée, la maladie au bout du chemin… Les animaux n’ont qu’à brouter, digérer,véler, donner leur lait, attendre la mort sans piper mot, pensent-ils ce qu’ils sont , en parlent-ils entre eux ? Les humains se demandent , ils sont moins soumis, mais peut-être plus tracassés. La bétaillère vient de partir. On revient dans la cuisine ou dans la cour. On boit un coup, on va où le roi et la reine vont tout seul.e.s, on recommence , la nature est si belle en son terroir… Le bonheur est dans le pré… en épisodes supposés… Je pense à l’avant dernier livre de Serge JONCOUR, NATURE HUMAINE https://editions.flammarion.com/nature-humaine/9782081433489

    • Merci pour votre retour. Je lis un texte qui aurait pu être un autre sur le même film. Mais à ce stade de l’écriture on ne sait ni l’avant ni l’après, on ne sait rien de l’endroit, on n’entre pas dans les pensées des personnages et leurs préoccupations. Alors oui on aurait pu noter les détails, les boucles d’immatriculation, le jeu des regards, la topographie du lieu. L’écriture a tenté de saisir le feu de l’action.

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