vers un écrire/film #01 | l’heure de méditation

Ils patientent devant la porte close, elles patientent, il n’y a qu’un homme. Le professeur n’est pas là, il est souvent en retard au cours de 8 h. On parle, on bavarde, à distance, sans embrassades, de tout, de rien, des fêtes, des enfants, des petits enfants, de l’école, du virus. Il arrive à vélo, pantalon très large dans lequel ses jambes semblent flotter, cadenasse sa bicyclette à une barrière au bord du trottoir et cherche les clés du dojo au fond de ses poches, immenses. Elles s’installent, déroulent les petits tapis qu’elles portaient sous le bras, le zafu ou le petit siège bas qui ressemble à celui des pêcheurs qui pratiquent au bord de l’eau. On s’extasie sur le nouveau sac d’une participante, où l’a-t-elle acheté ? On le lui a offert ! quel beau cadeau ! Le tissu, les coutures, les brides, tout est parfait et si pratique, on veut le même ! Namasté, le silence se fait. Un salut, la posture, le dos droit, le menton légèrement rentré, les yeux clos ou non comme vous voulez. Le sommet de la tête comme un ballon qui monterait vers le ciel, les épaules basses, la colonne vertébrale se déroule. Le bassin largement posé comme un vase d’où s’échapperait une fleur. On ressent son ancrage, l’alignement de toutes ses vertèbres. On respire librement, simplement, naturellement.  Laissez passer les pensées comme des nuages » la voix du professeur est lente, sourde, comme chuchotée. Essayer de voir les nuages, les yeux fermés, les jours où ils défilent vite au-dessus des collines. Les voir comme dans un timelapse,nuages au-dessus de la ville, nuages au-dessus de la rivière. Répétif, mais apaisant. L’homme qui bâillait au début, pête sans retenue. Normal, les chakras s’ouvrent, mais dérangeant. « Se concentrer sur la respiration, lentement, inspirer, lentement, expirer profondément ». Ça chatouille, là exactement, ça gratouille, ça s’étend, c’est insupportable. S’accrocher aux nuages. Les ruses du corps et de l’esprit sont nombreuses. Voiture bien garée ? Que faire pour diner ? Revenir à la respiration et laisser passer les pensées comme des nuages. Ça rote maintenant derrière. Pied coincé, bouger imperceptiblement. Garder le dos droit. Inspirer, expirer. Dans la nuque, une raideur, l’amorce d’un torticolis, tout le dos douloureux. Pet encore. Trouver une autre place la prochaine fois. Repérer les importuns, les démasquer, il faut s’en protéger, ils nuisent à la tranquillité. Accepter, avec le reste de chouchoute, on pourrait faire du poisson, la charcuterie c’est lourd. Encore oublié de sortir la poubelle. Inspirer, expirer. « Observez votre respiration, observez vos douleurs, faites-les se dissoudre dans le souffle ». Des fourmis dans le pied qui montent qui montent. Il fallait la poster aujourd’hui cette lettre, ne pas oublier en sortant. « Celles qui le veulent peuvent faire quelques pas avant de reprendre la posture » Il n’y a que l’unique pratiquant masculin qui se serve de l’autorisation, marche un peu avec précaution puis se rassoit. La dame sur le petit fauteuil pliant sommeille. C’est elle qui pétait, rotait. La méditation a l’air de lui faire le plus grand bien. Visages souriants, visages crispés, humanité nue sans masque, pratiquants dissipés ou observants scrupuleux, habitués ou débutants, que viennent-ils chercher ? Que trouvent-ils ? Le mystère reste entier sans les mots pour le dire. « On travaille chacun pour soi, chacun sur soi, toujours revenir à la respiration, à l’observation de la respiration ». On entend un sanglot, discret, étouffé. « Les émotions remontent, laissez-les surgir puis se dissiper ». La poste est fermée, où trouver un timbre, il faudrait toujours en avoir. Il faut revenir aux nuages qui passent dans le ciel, doucement sans que rien les arrête. « imaginez le flux de l’eau qui polit les pierres, revoyez le ruisseau, toutes les pensées parasites sont ces petits barrages qui barrent le flux harmonieux, ne laissez pas votre mental créer ces obstacles ». On va doucement revenir, ouvrir les yeux s’ils étaient fermés, se relever très lentement. Merci de ranger vos affaires en silence et de libérer la salle assez vite. On se retrouve la semaine prochaine.

A propos de Danièle Godard-Livet

Raconteuse d'histoires et faiseuse d'images, j'aime écrire et aider les autres à mettre en mots leurs projets (photographique, généalogique ou scientifique...et que sais-je encore). J'ai publié quelques livres (avec ou sans photo) en vente sur amazon ou sur demande à l'auteur. Je tiens un blog intermittent sur www.lesmotsjustes.org et j'ai même une chaîne YouTube où je poste qq réalisations débutantes. Voir son site les mots justes .

10 commentaires à propos de “vers un écrire/film #01 | l’heure de méditation”

  1. Je vois la méditation avec un regard neuf et je la sens autrement.
    Merci pour cette visite guidée..

  2. Le regard décalé sur la séance – ses petites faussetés infiltrées dès qu’il s’agit d’observer ce qu’on voit yeux ouverts puis yeux fermés – la difficile concentration sur l’exercice même très maitrisé. C’est une sortie extra-corporelle qui est tentée ici avec une webcam un peu indiscrète. Comment surveiller ses chakras en même temps que ceux des autres. Effet comique. Et puis comment passer d’un état vigile, mobile, soucieux ( chercher un timbre lorsqu’il faut poster une lettre n’est pas une préoccupation mineure – ne pas le trouver c’est différer la temporalité d’une chose urgente et en être contrariée – ne pas avoir de timbre sur soi – une angoisse des années passées – Film de Fernand Reynaud à la poste https://www.youtube.com/watch?v=pX7zUjH8YWs ).

  3. On imagine bien les images et les pensées triviales/prosaïques qui se bousculent dans les têtes, les corps, en méditation. Je les imagine dans des bulles nuages au-dessus des personnages, comme dans une BD

  4. Une bonne idée qu’une séance d’une heure de yoga !
    Lien direct avec le temps, le flux des pensées, le corps qui retient…
    et en plus c’est drôle…
    et je me suis sentie respirer !

  5. Une transcription bien réussie d’une séance de yoga riche en images, respirations, sensations, sons intempestifs et pensées parasites, texte alerte et drôle