#livre #01 | L’alignement.

Le toucher suffisait. Sauter dans l’ailleurs, comme une téléportation à effet immédiat. Surtout ne plus être ici. Dès le tenir en main. Avant d’ouvrir et d’entrer.

La couverture rigide, cartonnée. En nombre, avec une apparence d’infini. Après celui-ci, il en viendrait toujours un autre, un nouveau qu’on n’avait pas lu. Jugulée la peur de tomber à court, comme si le contrôleur vous empêchait de monter dans le train parce que vous ne disposiez pas d’un titre de transport. Rester sur le quai, les bras ballants, et regarder partir les autres.

Puis un jour, il y a eu grandir. Plus besoin de tuteur. Se passer du cartonné de la couverture, on y est arrivé. Une certaine fierté. On était en âge de protéger. De prendre soin du mou des couvertures des livres de grands. Les livres de poche. La fragilité entre les mains. Une mauvaise position et le brillant du dessin en garderait une cicatrice à vie, une veine pâlie comme une griffure. Tous du même format. Tous les livres de cette époque possédaient cette uniformité entre eux, tout comme ceux d’avant, de la bibliothèque verte. Seule variait l’épaisseur.

Pour chaque page, même finesse. Souple et docile au doigt pressé comme au récalcitrant qui comptait les pages avant la fin du chapitre — car il y en a eu. Il a bien fallu que quelqu’un vienne gâcher la magie, avec ceux qu’il fallait lire pour en faire un résumé, et pire un exposé. Les couvertures glacées mémorisées à jamais. Dire le titre et voir l’image.

Le format, il n’y a que cela. Une belle œuvre est une pile uniforme, en hauteur et en largeur. Rien ne me plaît moins qu’un livre qui débarque avec son format propre, et bien sûr différent de celui d’un autre éditeur. Il n’y est pour rien, mais je lui en veux. L’adoption finira par se faire durant la lecture. Elle sera éphémère. De surface. Au moment de le ranger parmi ses frères et sœurs, je le maudirai pour sa taille, l’encoche qu’il créera dans l’alignement. Une rupture.  

A propos de Anne Dejardin

Projet en cours "Le nom qu'on leur a donné..." Résidences secondaires d'une station balnéaire de la Manche. Sur le blog L'impermanence des traces : https://annedejardin.com. Né ici à partir du cycle«Photographies». Et les prolongations avec un texte pour chaque nom qui dévoile un bout de leur histoire. Avec audios et vidéos, parce que des auteurs ou comédiens ont accepté de lire ces textes, l'énergie que donnent leurs voix. Merci. Voir aussi sur Youtube.

9 commentaires à propos de “#livre #01 | L’alignement.”

  1. je retiens : « une veine pâle comme une griffure »… pour moi, une magnifique image
    et « dire le titre et voir l’image », l’image de la couverture qui vient se juxtaposer au récit, au souvenir qu’on en a !
    de très belles observations
    merci Anne

  2. J’aime beaucoup «  Sauter dans l’ailleurs » «  la peur de tomber à court » «  la fragilité entre les mains »
    Un parcours de vie de livre en livre c’est beau.

    • Merci de ton passage, Françoise. A propos de « la peur de tomber à court », tu fais partie des livres que je me suis offerts et qui juste caressés sans les ouvrir encore me sont promesses et plaisir à venir ». Te découvrir bientôt.

  3. J’aime beaucoup cette fin ‘ l’encoche qu’il créera dans l’alignement. Une rupture.’
    Merci !

  4. « et puis un jour il y a eu grandir »… ce genre de phrase qui suscite une suspension de lecture. Et alors l’image intérieure d’un doigt qu’on prendrait le temps de passer sur le dos d’une couverture de livre. Avant de l’ouvrir, j’espère…

    • Merci pour ton commentaire, Philippe. En écho à ce que tu relèves et sans doute en explication, je relis « se coltiner grandir » de Milène Tournier. 🙂

  5. Très intéressant regard sur le livre et la dimension du soin qu’on y apporte quand bien même la fragilité, parce qu’on a grandi. Ton texte est d’une grande délicatesse à cet égard