#construire #11 | La Panne, 8660

La Panne est une ville de Belgique, sur la frontière avec la France. D’un côté Bray-Dunes, sa plage, ses immeubles avec vue sur la mer, sa promenade, odeurs de frites, de gaufres, et de barbe à papa, chichis, glaces selon la saison. De l’autre côté, La Panne, sa plage, ses immeubles avec vue sur la mer, sa promenade, odeurs de frites, de gaufres, et de barbe à papa, chichis, glaces selon la saison. Quand on part de Dunkerque, sur la plage de Malo avec ses maisons souvenirs en gros gâteaux crémeux décorés de bonbons, la plage ne s’arrête pas. Malo, Rosendaël, Leffrinckoucke, Zuydcote, Bray-Dunes et La Panne (De Panne en flamand). On peut marcher le long de la mer, de Dunkerque à La Panne, en suivant les oiseaux, en regardant les nuages, en surveillant les algues à la dérive lente. Une ligne continue, traces de pas comme des lettres, une phrase, un texte en continu comme dans les parchemins anciens. Parfois la pose d’un point, mais rien ne nous oblige. On marche en continu jusqu’à la Panne. Avant il y avait la frontière, maintenant il reste un coin de dunes avec juste des herbes, pas encore de maisons, des bâtiments en ruines qui rappellent la douane. On marche sur la plage, dans le sable. Avancer ne se fait que dans le laborieux. La surface est trop molle pour y prendre de l’élan. Marcher dans le sable fatigue, les pieds vont s’enfoncer, ne rien trouver de dur pour se pousser vers l’avant. On est dans le premier jet, le début d’écriture rien encore de sérieux sur lequel on pourrait prendre un appui solide. Le sol se laisse faire, il se laisse déformer, mais ne garde pas l’empreinte, ou juste une sorte de creux rien à voir avec le pied qui est passé par là, une phrase qui pourrait être n’importe quelle autre phrase. On en est à l’idée et au pressentiment, on avance à tâtons. Et avec la fatigue, la marche devient de plus en plus fatigante. On se lasse, on s’épuise, on s’éreinte. On doute. Et bientôt on y est, on arrive à La Panne. Les odeurs nous le disent, après le bref passage en zone naturelle. Les odeurs de sucré et les odeurs de gras, le brouhaha des gens et les cris des enfants. La Panne.
La Panne. Tourner le dos aux immeubles, aux devantures écrites dans une langue étrangère, des lettres qu’on sait lire, mais qui sont mélangées en des mots inconnus, en des sons inconnus, en des phrases inconnues. On se sent perdre pied les deux pieds dans le sable, perdre main sur la feuille ou bien sur le clavier. S’asseoir juste un moment, juste pour reprendre pied, pour soulager les mains. Regarder la mer, une vague, un nuage, un oiseau, regarder vers la mer, un semblant de nature, tourner le dos au reste, aux immeubles, aux humains. Les oreilles remplies par la voix de la mer, aller jusqu’à une glace, ou quelque chose à boire. Faire une diversion. Retour chariot, aller à la ligne, tourner la page, reprendre dans l’autre sens, mais pas exactement, essayer de tracer une ligne parallèle, mais pas les mêmes mots, ne pas poser les pieds vraiment au même endroit. Repartir dans l’autre sens, mais plus près de la mer, où le sable est plus dur, où il gardera l’empreinte un peu plus facilement. Quitte à ce que, plus tard, la mer efface tout pour refaire page blanche. On connaîtra la route, et l’endroit où l’on va, réécrire plus près de l’eau, retourner vers Dunkerque en passant par Bray-Dunes, Zuydcote, Leffrinckoucke, Rosendaël et Malo. Les pieds toujours dans le sable, on avance quand même mieux quand le sable est mouillé, la page déjà écrite, même si on gardera peu, ou qu’on ne gardera rien des anciennes empreintes, on les retrouve parfois sur les lignes tout là-haut, parmi toutes les autres lignes, traces de pas, trajectoires qu’on a tracées avant. Réécrire pour écrire et pour quitter la panne

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

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