#le livre #01| anatomie d’une chute

Ce petit bout d’un dos. Rognure, lambeau de cuir, feutrine et carton doré au fil. Qui se détache. 2018, le livre entre dans la maison avec la Coiffeuse et, deux Verlaine. De son dos ne reste qu’un fragment retenu à un fil qui se rompt, ce petit bout de dos qui porte le nom de l’auteur, et le titre, et le rond (il est à noter que seul le marquage au dos identifie l’ouvrage…Le titre, le nom et le décor sont frappés à chaud, à la feuille d’or 24 carats, au moyen d’un fer à dorer en bronze). Une Pléiade à couverture verte des premiers tirages. Une réimpression du 20 février 1935 (profitant de l’obscurité d’une séance de spiritisme un américain fait piquer sa femme par un serpent, titre l’Ouest-Eclair quand, « la question musulmane » (sic) est à l’ordre du jour…). L’achat du livre fut-il contemporain de sa réédition ? De tous les dos des quelques pléiades qui s’alignent sur l’étagère c’est le seul mis à nu, à cette ligne pâle et rêche qui a perdu ses ors je sais que c’est Baudelaire. Cette trame de fils croisés avec à chaque extrémité les carrés de colle durcie comme un vernis ambré ; ce livre qui s’abîme : Mon enfant ma sœur songe… Une languette de papier marque encore la page. Pense bête ? Adresse involontaire ? Signet comme un signe d’elle ou de lui. Maintenant je les entends, ils disent La mort des amants, et leurs voix se répondent dans l’air ce soir. 
Je n’ai pas recollé le petit bout de dos métonymique, la relique qui porte le titre et le livre mis à nu ont chacun leur espace. Chute d’un Baudelaire sur une commode dans une chambre, à côté d’un sulfure bleu et d’une miniature en étain peinte à la main (femme et enfants dans un paysage) ; de deux citrons desséchés et d’un caillou. Vanité provisoire avec Baudelaire sous une pluie de poussière. Ou, titre sans corps pour un livre sans nom… Tel pourrait être le titre de la nature morte.

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit, tient son journal en images, écrit et marche chaque jour a publié un peu pour aller au bout d’un geste ( Ils tombaient ) ( Averses) https://www.amazon.fr/stores/author/B09LD7R2KY . Écrit pour lire.

13 commentaires à propos de “#le livre #01| anatomie d’une chute”

  1. Merci Nathalie, pour ce « lambeau » qui dit à la fois toute la fragilité du livre et sa capacité à s’ancrer en nous. Par ailleurs, j’ai comme dans l’idée que ce « dos mis à nu » n’aurait pas déplu à celui qui y mit son cœur.

  2. Merci pour toute cette poésie de l’objet, précédent celle de l’œuvre, en un texte court que déjà l’on relit.

  3. C’est beau ce petit bout de reliure conservé (et pas recollé?) je l’aurais perdu depuis longtemps, c’est beau la voix de amants qui s’évade du livre…

    • non, pas recollé, j’aime qu’il flotte parmi les choses du dessus de commode comme une maquette de livre mise à plat ou une stèle qu’on lit du coin de l’oeil en passant … Le livre qui porte son titre en creux est dans une autre pièce . Merci Catherine pour le commentaire .

  4. Merci Nathalie de ce petit bout d’un Pléiade en manteau vert qui fait entendre les voix et voir les gestes des lecteurs de Baudelaire. Très beau. Grande émotion. Merci.

  5. Magnifique trace !! Et quel texte ! qui nous transporte dans le temps
    Merci

    • la blessure inverse ; ça donnerait quoi si on greffait ou l’inverse le lambeau de Baudelaire à celui de D’Aubigné?
      ( oh honte jamais lu D’Aubigné et, si je l’avais trouvé en pléiade dans leur bibliothèque je crois que je n’aurais même pas eu l’idée de demander de le prendre )

      • je pourrais tenter « Le grand lire » exercice 1 ou 4 … Merci pour la proposition découverte ce matin sur Instagram

  6. Serge, Valérie, Catherine, Ugo, Ema, Francois Merci pour les lectures

  7. Fragment couché, craquelé, mordillé. Le corps, sa face cachée, là-bas. Ce grand écart, une invit pour y glisser à petites touches ?

    Très beau. Merci

  8. lambeau, relique craquelée, titre sans corps, blessure…
    et toujours ta façon d’aborder les choses…

  9. J’apprécie la dense brièveté du texte et je me dis qu’elle est proportionnelle au lambeau (parce difficulté à densifier/ramasser un ouvrage plus épais) (je trouve que cela devient assez vite fastidieux à écrire (lire ?)