1 | DU MONDE
Pas question de renoncer à la vie que nous avons tissée
Ouvrez poursuivez osez embrassez
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL – NOIR
Les images qui restent de ces crépuscules sont en noir et blanc. Nous sommes en hiver. Malgré la baie vitrée, la chambre rapidement s’assombrit, bien avant que ne soit distribué le repas du soir. À ces dates, le jour s’affaisse tôt. Le 23 décembre, le soleil s’est couché à 16h57, une minute plus tard que la veille. Ça n’a rien changé à la pénombre qui gagnait le combat contre la lumière de la chambre. Un crépuscule en noir et blanc, ça donne des tons de gris. Ce jour-là, et les suivants, les gris se sont épaissis, jusqu’au 20 février, où le soleil s’est couché à 18h19. En presque deux mois, nous avions gagné une heure vingt-deux de jour, mais dans la chambre la pénombre gagnait, sans que nous ne nous en apercevions encore. Nous restions longtemps avant d’allumer la lumière, jusqu’à presque ne rien y voir. Nous n’avions pas besoin de voir quoique ce soit. Il suffisait de se sentir près l’une de l’autre. Lorsqu’elles entraient, les infirmières allumaient, avec un mot gentil. On va vous déranger un peu, c’est pour les constantes, après, on vous laisse tranquille, on repassera après le repas. Nous baignions dans les gris, reposants. Jusqu’au vingt février.
Ce jour-là, le soleil s’est bien couché à 18h19.
Dans la chambre, à 16h20:
Noir.
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR DIS-MOI…
Ça se passe dans une chambre d’hôpital. Un lit est au centre. Sur le lit, une femme est couchée. Elle porte un pyjama bleu marine avec un liseré blanc. Elle a les yeux fermés. Parfois, elle les ouvre. L’homme est dans son dos. Il y a, face à la femme entre le mur et le lit, la table à roulette sur laquelle sera déposé le repas. Les questions qui suivent n’ont pas toutes été posées. Les réponses, elles, ont été données.
– Dis-moi, comment te sens-tu?
– …
– il y a quelque chose que tu voudrais me dire?
– …
– Qu’est-ce qui est le plus difficile pour toi ?
– …
– Je ne te sens pas en forme aujourd’hui. Il y a quelque chose qui t’inquiète ?
– …
(la femme fronce le front. L’homme ne le voit pas)
– J’ai un peu peur des fois mais je suis confiant, pas optimiste, c’est difficile de l’être, mais je suis confiant. Toi aussi, tu es confiante, tu me l’as dit.t Tu n’as jamais peur que ça évolue mal ?
– …
(la femme serre son oreiller de la main droite. L’homme ne le voit pas)
– Tu sais, quand je pars de l’hôpital, dans la voiture, je pense à plein de choses que j’ai envie de te dire. Et le soir aussi, quand je suis à la maison. Et puis quand je reviens, le lendemain, pareil, j’ai plein de choses à te dire et quand j’arrive dans la chambre, je ne dis rien. Rien de tout ce qui me tourne dans la tête. Je n’y arrive pas. Je ne veux pas t’imposer mes inquiétudes. Ça t’arrive à toi de me dire des choses dans ta tête quand tu es seule? Tu sais, tu peux me dire si ça ne va pas. Moralement, je veux dire. Tu me le dirais si ça n’allait pas? Tu me dirais si tu avais peur?
– … par pitié…
– …
– …
– Pardon, je ne voulais pas t’embêter avec mes questions. Je te laisse te reposer. Tu veux que j’allume?
– …
– Je laisse éteint. C’est moins violent et puis ça fait de beaux gris, tu ne trouves pas? Les lumières de la ville s’allument. Tu les verras quand tu te tourneras tout à l’heure. C’est beau. Tu n’as pas froid?
– …
– On a gagné encore quelques minutes de jour. Ça ne se voit pas, surtout qu’aujourd’hui il fait gris mais je t’assure. Depuis que tu es revenue à l’hôpital, chaque jour le jour s’allonge. C’est bon signe, non?
(L’homme pose sa main à plat entre les omoplates de la femme. Elle esquisse un très pâle sourire. L’homme ne le voit pas.)
– …
– …
– …
– Je vais descendre un moment. Tu as envie de quelque chose? De l’eau aromatisée?
– …
– à tout à l’heure. Je laisse éteint?
– …
(l’homme quitte la chambre. La femme est couchée sur le côté, dos à la fenêtre. Quand il revient, la femme n’a pas bougé. Elle a les yeux fermés, les ouvre à peine quand il entre.)
– Ah, le repas a été servi. Tu veux manger quelque chose?
(la femme fait une moue. L’homme le voit. Il prend le plateau et le dépose sur le rebord de la baie vitré, dans le coin le plus éloigné du lit.)
– …
– Veux-tu que je te garde quelque chose? Les pruneaux? Le yaourt?
– … je veux bien les pruneaux
– Si tu veux un yaourt que j’ai apporté, il y en a dans la glacière. Tu me diras si tu en veux un ?
– …
– … je reste là jusqu’au changement d’équipe, puis je rentrerai d’accord?
– …
(la femme sourit, puis elle ferme les yeux, son visage conserve longtemps le sourire. Il est faible mais il est là. L’homme ne le voit pas. Il regarde son téléphone)
– … Tu voudras que je te rapporte quelque chose de la maison demain?
– …
– Je t’apporterai ton linge. Il aura séché. Il faudra aussi que je te rapporte ton manteau. Tu n’en as pas besoin pour l’instant mais pour le jour où tu sortiras. Tu veux pas que je t’apporte un livre?
– …
– …
– …
(l’homme pose sa main sur l’épaule de la femme. Elle fait un geste pour qu’il la retire. L’homme pince les lèvres, embêté.)
– Veux-tu que je te masse, que je te passe de l’huile sur les pieds, dans le dos ?
– … Non, mon coeur.
(l’homme pince les lèvres à nouveau, embêté. Il va pour poser sa main sur l’épaule de la femme puis se ravise. Son visage se ferme. Ses yeux se remplissent de larmes. Les yeux de la femme aussi. L’homme ne le voit pas.)
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE L’HOMME À LA POTENCE.
L’homme est seul à l’entrée de l’hôpital tenant d’une main la potence qui supporte la perfusion. L’autre, il l’a dans la poche de son short rouge. Il se tient debout, droit, n’appuie pas son pied sur le mur derrière. Il ne fume pas comme les autres malades qui sont, comme lui, devant l’entrée principale, parfois en discussion. Il a l’air d’attendre. Je le vois souvent quand je viens la voir, pas toujours, mais souvent. Ils doivent avoir les mêmes séries de traitement, programmés les mêmes jours. Je ne le vois jamais avec personne. Il n’a pas de femme, pas de mec, pas de parents? Il est jeune, la quarantaine bien marquée du cancer. Est-ce qu’il fume ou est-ce qu’il a fumé? Est-il une de ces nouvelles victimes de l’agro-industrie? Il est seul car il vient de loin. Il est peut-être agriculteur, ou maçon. Il a des mains de manuel. Là où il vit, il n’y a pas d’hôpital. Il lui faut deux heures trente en taxi pour rejoindre les monts d’Ardèche, sans compter les bouchons, les papiers et l’attente. Il reste là, à l’hôpital, trois jours. Là-bas, une femme et des enfants l’attendent. Quand il revient, les enfants sont contents mais il ne jouent plus, il ne faut pas fatiguer papa. Sa femme est aux petits soins. Elle lui cuisine les petits plats qu’il aimait qui désormais le dégoûtent, alors elle cuisine autre chose. Elle lui porte une bouillotte pour la douleur, lui fait couler un bain chaud, pour la douleur. Elle lui parle doucement, lui demande s’il a besoin de quelque chose, ça l’agace. Alors elle s’agace après les enfants. Sa mère appelle sa femme pour avoir des nouvelles. Il entend qu’on parle de lui. Il a peur. Il a l’impression de ne plus exister. Sauf à l’hôpital. On l’appelle monsieur. Tout le monde l’appelle monsieur. Jusque-là, personne ne l’avait appelé monsieur.
5 | À VOUS LA CANTONADE ! TU ME FAIS ME TENIR DROIT
Tenir droit tu me fais tenir tu me fais me tenir droit je te vois dans la foule devant moi ou sur le chemin dans le bois devant moi ou sur les quais de la gare bondés à mes côté tu me tiens la main tu m’équilibres tu me fais tenir tu me fais me tenir droit tu rends ma marche légère je la ralentis comme tu marchais toi droite lente je ralentis pour marcher dans tes pas que tu ne poses plus sur le sol je marche au bord de l’eau droit sans marcher dans tes pas qui se sont effacés sur le sable j’adopte ton allure je ralentis j’étire la tête j’ouvre la poitrine tire les épaules en arrière je me gonfle de ta majesté tu me fais tenir droit avancer menton levé regard droit léger je me sens léger aussi comme tu marchais légère danseuse quotidienne ton corps éthéré me tire me soulève et me tient et j’avance droit léger lent comme un mime tu me fais tenir tu me tiens sans me toucher je me tiens bien je me tiens droit je tiens toujours j’avance je reste droit je suis debout
Dans les silences, oui. Merci Philippe.