arts de la fiction #01 | La rose blanche

Je marche sur le sentier; le jour se lève. C’est un matin frais, comme je les aime. Les arbres et les arbustes qui délimitent le jardin sont nimbés de brume, on les distingue à peine, le soleil plus bas qu’il y a quelques semaines en perce les voiles avec difficulté. Parfois je me demande s’ils sont réellement là les arbres, si je ne suis pas sur le chemin d’un rêve. J’ai besoin de les toucher, de les enlacer pour sentir leur présence, besoin de leur écorce rugueuse sous mes paumes. Leur vigueur tranquille me rassure, me réchauffe, elle me fait me sentir vivante en ces jours même où leur sève commence à se retirer, où leurs feuilles se parent des tons les plus chauds, ces ors lumineux, ces orangés profonds qui me saisissent le cœur et en font jaillir des mots que je griffonne rapidement sur un bout de papier glissé dans la poche de ma robe blanche, avant qu’ils  s’évaporent. Je l’ai revêtue ce matin pour la première fois

Je continue d’avancer ; le sentier est de plus en plus étroit, bordé de ronces dont les tiges s’effilochent et s’approchent dangereusement de ma robe, je n’aurais pas dû l’enfiler ce matin, je n’ai pas réfléchi. À l’automne, j’aime en particulier les feuilles des ronciers, leur couleur mordorée piquetée de taches marron, laissant filtrer çà et là encore un peu de vert, et parcourue de leurs nervures devenues rouge sang. Je n’irai pas plus loin pour ne pas rentrer à la maison la robe en lambeaux. Je reviens vers mes parterres et flâne entre le magenta des asters, le vermillon des dahlias, le blanc des chrysanthèmes, je m’approche des dernières roses de l’année, je les caresse et les remercie de tant de beauté. Je reviendrai couper une rose blanche pour l’accrocher à une des boutonnières de ma robe

Je poursuis ma ronde parmi mes amies de toujours ;  je leur parle, je leur murmure des mots doux à l’oreille.  Elles m’entendent et me répondent. Je leur trouve une profondeur et une maturité que n’ont pas leurs consœurs du printemps. Elles sont plus lentes, plus paisibles, elles prennent leur temps pour éclore et resplendir ensuite tour à tour jusqu’aux premières gelées de novembre où les feuilles qui jonchent les allées crisseront sous mes pas devenus un peu plus rapides qu’ils ne le sont aujourd’hui car j’aurai hâte de prendre mon thé bien chaud au coin du feu et regagner ensuite ma chambre pour mettre par écrit nos petits dialogues, ce que le froid devenu piquant m’aura empêchée de faire auprès d’elles. Et d’ici quelques jours, avant de les rejoindre, je me couvrirai d’un cardigan de laine blanche.

Ce texte fait suite au texte La robe blanche écrit pour la proposition #06 du cycle Été 2026 - Écrire avec Clarice Lispector

A propos de Catherine K.

Mon nom complet est Catherine Koeckx (prononcer Kouks). Citadine depuis toujours mais avide de nature et de grands espaces que je partage par la photo ou l’aquarelle (www.catherinekoeckx.be), je suis aussi passionnée par la ville (@bruxelles_autrement). Bruxelles mais pas que... J’ai publié Le Guide lovecraftien de Providence en 2021 (disponible sur Amazon.fr ou sur commande privée). Je viens de lancer mon blog littéraire Itinéraires pluriels (https://itinerairespluriels.wordpress.com).

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