
sont des temps sans promesses ni certitudes,
sont des temps où ça pulse fort autour de soi — par exemple à regarder les étoiles, ou quand le père meurt, son corps inerte sur lit de glace pour les heures qu’il lui reste avant de s’en retourner vers la terre, avant de devenir poudre dans la terre,
sont des temps où ça ne suffit plus, ça ne veut plus se ranger dans les cases,
sont des temps où ça espère quand on fixe l’aile de l’avion qui porte au-delà des frontières du connu, du déchiffrable,
sont des temps où les larmes ne parviennent plus à couler loin de l’enfance
à présent je contemple ces rivages exotiques comme des paysages d’un outre-monde, la barrière d’écume si forte et blanche tout au long de la forêt épaisse et sauvage, le village réduit à quelques paillotes, l’espace entier conquis par le rugissement de l’océan qui se jette contre la plage — mais comment suis-je arrivée en cet endroit ? le vague souvenir d’un long voyage depuis une ville brûlante où j’ai dû dormir pour un dollar et avalé un bol de riz sur un marché, puis long trajet en autobus avec banquettes en bois, puis kilomètres en charrette tirée par des bêtes aux cornes sombres et torsadées –, demeure en moi l’odeur des bêtes et le goût des fruits achetés au bord de la route puis sucés, ici l’espace semble ouvert comme nulle part ailleurs, l’impression d’un portail vers le cosmos, c’est à cause du rugissement omniprésent des vagues qui a commencé à me parvenir alors que j’étais encore dans la charrette, il n’y a presque pas d’humains, je regarde l’espace jour et nuit jusqu’à m’y envoler pour survivre ailleurs et fréquenter les anges, je sais qu’il existe loin de cette côte des îles inexplorées qui sont habitées depuis 12000 ans par des pêcheurs qui n’ont besoin de personne, ces hommes parlent une langue étrange et j’ai nourri le projet de leur rendre visite mais je dois renoncer, le ciel est à la tempête et les embarquements sont rares, c’est ce qu’on m’a dit, alors je reste là, me nourrissant de poisson et marchant au bord du cri phosphorescent de la mer dont je parle souvent et qui me hante
je suis sur la plage ; c’est le soir
jamais je n’ai observé de lumières aussi belles, il y a beaucoup de vent, je voudrais m’en retourner vers les paillotes — un besoin de me rassurer — mais j’ai oublié le chemin, je tourne la tête d’un côté puis de l’autre, le noir a envahi la frange côtière pendant cette dernière minute, désormais tout va très vite, des matières s’amassent dans l’espace infini au-dessus de l’eau, matières issues des forêts et des profondeurs de la mer, elles composent des sortes de forteresses mouvantes qui ne ressemblent à rien de connu, je marche sur la plage longue, bientôt je rencontre un homme près des dunes, il chante, il porte un bandeau qui retient ses cheveux longs et dégage son front, il ressemble à un indien des grandes plaines américaines avec sa peau lisse et foncée, il ne me remarque pas, il est beau, tellement beau
il continue à chanter
son chant est comme le rivage, il est consolation
et voilà qu’un nom me tourmente, un nom que j’entends et reconnais dans les plis de mon oreille, mais il m’est impossible de le prononcer, peut-être le nom du lieu où je me trouve, peut-être le nom de l’homme aux cheveux qui bougent dans le vent de la mer, il va chanter toute la nuit avec la lune qui monte et ensuite descend
je suis sur la plage ; tard dans la nuit,
quand la lune s’est levée, elle a illuminé l’écume et la lisière friable des falaises
l’homme a continué à chanter, longtemps
alors ont succédé aux temps incertains des temps de vérité, de soif immense,
le temps ne peut grignoter le chagrin,
le chagrin reste intact,
même dans le rêve
Photographie, ©Marc Dantan, 2008
On ne sait ce qui est rêve, ce qui est souvenir, ce qui est désir, ce qui est frayeur, dans l’entremêlement de ces images foisonnantes de couleurs, de saveurs, de sonorités, de beauté et de fragilité. Contente de refaire un bout de chemin d’atelier avec toi !
doux de te retrouver ici, chère Laure,
et moi aussi bien contente qu’on s’accompagne à nouveau au gré des vents
welcome back !
merci pour le clin d’œil…
Rêve ou souvenir, ou souvenir de rêves, ou rêverie sur des souvenirs, qu’importe. Ce texte est beau, comme le chant qu’il évoque.
le rêve reconvoque des souvenirs anciens et récents, il en fait son affaire comme on sait…
bien merci, cher(ère) George, pour cet accueil et cette retrouvaille… je vais aller retrouver tes mots moi aussi
« des matières s’amassent dans l’espace infini au-dessus de l’eau », c’est très organique cette vision. Et il y a de la respiration aussi (donc la vie).
une vie de déferlante !!
oh la la merci Christine de t’intéresser à ma plage et à mon rêve si beau…
Toujours cette sensuelle poésie de l’ailleurs dans ce monde ou « outre-monde », celle des éléments, des matières et du rêve. Déjà on est transportés à ta suite…
en fait j’avais commencé à écrire le texte avant d’écouter la proposition, alors il m’a été simple de continuer sur ma lancée…
et nos rêves sont de toutes natures, de l’effrayant au poétique…
merci Catherine d’être entrée dans mon « outre-monde »
On se laisse emporter dans ton monde et j’admire le flot qui a surgi dans l’écriture, toute la matière qui prend forme.
touchée par ton passage, Solange
plutôt facile de créer des mondes en rêve… dans la réalité c’est une autre paire de manches et heureusement qu’on l’a avec nous et de notre côté, l’écriture !
Ah, quel choc, Françoise, tes phrases incantatoires, sans sujet, avec ce pluriel des temps qui me fait entendre ta voix comme celle d’un oracle, d’une grande prêtresse, et puis passage au temps, singulier, du récit qui ressemble à un récit de voyage avec tous ses détails, toutes ses saveurs, possiblement ses inconforts aussi…
J’en ressors vivifié comme si une grande vague avait déferlé sur moi et puis s’était retirée.
Philippe, c’est trop bien quand nous nous entrecroisons, entrelisons ! oui entrelisons-nous comme des liserons autour d’un lieu comme une terrasse, une plage, une grotte ou sous un arbre…
bonheurs d’écriture partagés…
merci à toi
le temps ne peut grignoter le chagrin,
le chagrin reste intact,
même dans le rêve
Magnifique ! Merci.
merci pour ton passage, Françoise… merci
(les mots nous consolent et nous réconcilient avec le temps…)
on a beau se retourner et rechercher le chemin il se perd toujours un peu dans les rêves – magnifique…
continuer à se perdre, quel bonheur…
(merci pour ton passage, Piero)
« Comme la vie me vient »: j’en ferais bien un titre d’atelier, si tu permets…
Le saisissement du réel dans ton écriture me ravit « l’odeur des bêtes, la lune s’est levée, elle a illuminé l’écume, le noir a envahi la frange côtière » car il m’apporte des images que je ne connais pas et que j’aurais du mal à imaginer si finement.
Merci
merci pour ta lecture, Valérie
et va pour le titre d’atelier, les mots appartiennent au monde et les formulations sont à partager au large…
(tu me diras, hein ?)
à te retrouver un peu plus loin bien sûr !
retrouver ton écriture…
et te retrouver toi par ici !!
C’est comme si tout le texte par sa densité approchait de l’ouverture d’un « portail vers le cosmos »
issu d’une scène vécue qui a suscité de nombreux rêves… et cette densité liée à la nature du ciel et de la mer, le monde entier à portée de sens
alors oui, ce portail vers un voyage sans retour à la fois cosmique et abyssal
merci d’être venue à moi via ce texte après longtemps, merci à toi…
Tu décris si bien le loin appelé par le proche avec ses images fortes, le père sur le lit de glace, le proche qui appelle le loin et le loin qui n’efface pas ce qui était proche. Le ressac. Dans ce que tu écris, rien n’est anodin, jusqu’à la si belle fin sur le chagrin. Merci, Françoise.
oui tu as raison de revenir sur ce mot ressac, un mot tellement beau
le ressac relie l’arrière et l’avant, le passé et le futur
le ressac rapproche le réel et le fantastique
merci Anne