Je suis devant une maison. Une fenêtre est ouverte derrière un volet à moitié fermé. La maison devrait être vide. Sur la pierre de seuil j’hésite à entrer. Je mets la clé dans la serrure. Elle ne tourne pas. La porte n’est pas fermée à clé. Je pousse le battant. Sur la table de la cuisine une baguette de pain entamée et une carafe d’eau. Un verre tout près. La toile cirée sur la table est couverte de miettes. Dans l’évier de la vaisselle sale. Sur la cuisinière une casserole noire avec quelques pâtes. Un reste de repas. Le frigo ne s’allume pas mais est rempli de nourriture. J’ouvre la porte qui va vers la petite pièce. Trois grands lits. Ce n’est pas possible qu’ils tiennent dans ce qui se nomme la petite pièce.
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Je connais bien cette maison, celle des étés de l’enfance. Tout devrait être fermé : volets, porte, fenêtres. La porte n’est pas verrouillée. Je n’ai certainement pas oublié de fermer la dernière fois. Je n’aurais pas laissé de la nourriture sur la table. La vaisselle serait lavée et rangée dans les placards. Et le frigo devrait être vide avec la porte ouverte. L’électricité devrait être coupée. Dans la petite pièce attenante, seul un petit lit peut se loger. Il y en avait un autrefois. Ces trois grands lits sont en désordre. Les dessus de lit arborent des tonalités de couleurs que je ne connais pas. Du rouge, beaucoup de rouge. De grosses fleurs comme des pivoines. Tout autour, c’est gris. Le passage vers la porte qui mène au-delà n’est pas praticable. Il faudrait passer par-dessus les lits. Je me demande comment faire. La fenêtre est ouverte mais le volet est à moitié clos. La lumière est faible. Sur le lit tout au fond, contre le mur la silhouette d’un corps
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Je connais tous les dessus de lit de cette maison. Aucun n’est rouge. Il y a des beiges, un bleu, et un marron. Ce qui est rouge c’est la nappe de la table d’en haut. Et puis qui mettrait une nappe sur un lit. Le passage pour aller vers la salle à manger devrait être libéré, sinon comment passer pour apporter les plats. Et puis qui est dans ce lit ? On a une petite idée mais qui n’est pas envisageable. C’est le père. Mais il est mort. Et cela fait quinze ans déjà. Sinon, c’est le frère. La silhouette se retourne dans le lit. Les visages endormis sont semblables. Ce ne peut être que le frère qui dort profondément dans le lit du fond contre le mur. C’est notre maison à tous deux. Il en a la clé.
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Dans cette maison, le frère ne peut y être seul. La dernière fois que je l’ai vu, il était malade. Il se déplace avec difficulté. Il n’a pu venir seul ici. Il ne conduit plus depuis deux ou trois ans. Je m’assois au bord d’un lit le regardant dormir. Il a repris son visage d’avant la maladie. Il dort en chien de fusil tourné vers moi, sans me voir. Le dessus de lit aux grosses fleurs rouges le recouvre jusqu’au menton. Sa respiration est forte. Peut-être est-il en train de rêver. Il semble apaisé. Je ne comprends pas ce qu’il fait là. Sa chambre est à l’étage. Et puis d’où viennent tous ces lits ? Et comment je vais passer sans le réveiller ? Je reste assise au bord du lit cherchant à comprendre. Soudain, de petites bêtes se dressent verticales. Elles ressemblent à des hippocampes. D’abord une, puis deux et des dizaines d’autres qui jaillissent du lit. Patiemment, les minuscules corps s’élèvent gracieusement. Dans des mouvements fluides. Comme des souvenirs flottant dans la mémoire. Je reste au bord. Je n’ai pas la clé de l’indicible.
Oh, les souvenirs en forme d’hippocampe, que c’est beau cette image !
cette succession d’interrogations et d’inquiétude qui pointe, ces choses « qui ne vont pas », qui ne collent pas avec l’usage habituel
bien sûr ce « Je ne comprends pas ce qu’il fait là. »..
soudain une sorte de délivrance à l’image de bulles colorées évanescentes, répandues dans l’air
je m’en sens soulagée !
heureuse de t’avoir lue, Solange…