# 01 arts de la fiction | Berlioz

c’est sous un arbre dont j’ignore l’essence, un saule un marronnier un tilleul je suis assis, le trottoir qui n’est pas fait pour ça, assis là devant la rue – c’est une allée goudronnée des caniveaux, deux, des trottoirs, deux, sans aucun intérêt ou aucune utilité – m’en fous je suis là assis, ça n’a pas d’importance, personne ne va venir me dire de me lever, de ne pas stationner, personne ne dit rien, c’est le silence, c’est beau comme en septembre : les arbres roussissent, leurs feuilles se taisent, les nuages passent au ciel au travers des ramures, le vent, peut-être quelque chose d’autre des bruits d’autos au loin, assis là et la surface des voies épouse les mouvements de la terre, juste là où tous et toutes ont été enfoui.es
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ne pas stationner, ne pas rester là sans bouger sans rien dire, sans se manifester, au loin dans le temps mais pas l’espace, il y a là des gens, je ne sais plus peut-être cinquante qui peut savoir ? depuis tout le monde ou presque est parti disparu décédé ou presque – ce n’est pas un rêve pas un rêve c’est perdu dans le temps, trop loin et puis l’affect aussi, trop puissant trop lourd prégnant sensible marquant – les gens sont en habits foncés, le souvenir de brummel cette enseigne un pantalon gris foncé et une chemise noire, c’est juillet, il fait chaud, on est là, tous et toutes à regarder ce type là à énoncer des mots incompréhensibles, ça ne veut rien dire mais je me souviens du calot de mon oncle, son frère, l ’un de ses deux frères, lui, R. (en vrai il s’appelait C. et son deuxième prénom était Ruben) ses yeux bleus comme son calot, ses cheveux blonds et son sourire si pareil au sien, des gens inconnus, des amis sans doute, de la famille inconnue, des gens sous les arbres, des tilleuls peut-être sur cette allée, ces images-là qui me viennent avant de m’endormir encore assez souvent – assez souvent en juillet
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en habits foncés, sous le pont bleu, mais c’est une autre affaire – sans doute ai-je regretté de ne pas assister à ceux de TNPPI mais j’étais loin, et elle est partie un jour de juillet aussi, un jour, un dix-sept j’étais à la Salpêtrière, et je passai devant cette chapelle où avaient été exposées les images de Nan Goldin il y avait de ça un siècle peut-être (non pas un siècle mais le siècle d’avant) et elle sur le drap jaune et ses cheveux fins et blancs de plus d’un siècle, elle était là si maigre si souple si simple elle était là ses yeux étaient fermés le drap mon baiser sur son front – froids les mots dits sans qu’ils se sachent dits sans qu’ils aient quelque écho ou quelque raison droit sens joie et gaîté – elle s’en était allée, adieu
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sous le pont bleu, une vingtaine de gens, des personnes, noires et blanches ça m’a frappé, – je n’y avais pas vu ni sa sœur ni sa compagne (ses autres sœurs, son frère non plus) – lui venait de l’hôpital américain (il avait toujours eu quelque chose de snob tu sais – il se savait condamné – mais ne le sommes-nous pas tous et toutes?) et en plaisantait comme il plaisantait de tout, à chaque moment, il aimait à plaisanter de tout, à chaque moment, à chaque courbure de la destinée, il était là, son aspect et sa posture, un grand mec, près de deux mètres, son quintal, son sourire qu’il cachait dans sa main, lui, un de mes oncles……………………………………………………………………

les images de Nan Goldin m’ont toujours paru excessives, c’est mon puritanisme sans doute, mais je n’aime pas qu’on maltraite les acteurs non plus que les actrices je n’aime pas qu’on s’y emploie avec une espèce de volonté consciente, une sorte de volonté sadique et jouissive d’elle même, faire le vrai qui n’est qu’une illusion, je n’aime pas Pialat pour ça, je n’aime pas trop Preminger non plus (ils sont incomparables : y a -t-il là quelque femme ? je ne crois pas, c’est bizarre hein), ces choses qu’on disait dans ma jeunesse ces « quand le viol est inévitable détends toi et profite » qui nous faisaient un rire un peu jaunâtre ces «quand tu rentres le soir, bats ta femme si tu ne sais pas pourquoi elle elle le sait » cette façon de vivre et d’être des hommes, apprendre à vivre voilà
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Un saule, un marronnier, un tilleul, assis là sur le trottoir je me souviens cette avenue qui passe devant moi, Berlioz s’intitule-t-elle, je me souviens ce trottoir, ce type qui parle avec son calot sur la tête, son châle aux breloques, son habit noir, un gilet sûrement, ses lunettes sûrement, et ces mouchoirs, celui qu’on veut mettre sur la tête de mon frère qui s’en débarrasse le prend le plie le fourre dans sa poche d’un air excédé, je fais pareil, je lui souris, il me sourit, la boîte est là, posée sur des tréteaux sûrement, et puis on la mettra dans le trou, et puis on jettera quelques terres dessus, quelques fleurs peut-être, avant ça, sa mère l’aura baisée cette boite et il y a quelque chose que j’ai aimé dans son geste, et puis les gens viendront nous serrer la main, présentant quelque chose comme des condoléances je suppose, et puis les lunettes de soleil de mon oncle, celui-là même qu’on mettra en terre vingt ou trente ans plus tard, quelque part par là, cet oncle nous emmènera (nous : sa sœur et ses quatre enfants) dans sa berline bicolore dans le bois boire quelque chose de fort, parce que ces choses-là se laissent quelque part, ailleurs, afin de ne pas les garder avec soi à la maison – son rire ses rides aux yeux son ventre et ses larmes cachées son costume ses lunettes

une espèce de rêve - éveillé - tout est vrai comme d'habitude - tout est vrai dans les rêves, toujours toujours c'est pour ça qu'on les aime, et heureusement sans doute - peut-être - probablement - on se réveille - 

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10" et le site plutôt là : <a href="https://www.pendantleweekend.net/ les (*) réfèrent à des entrées (ou étiquettes) du blog pendant le week-end

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