Je suis sur une place à l’endroit où la rue du Château, la rue de l’Eglise et la rue du Docteur Jones se rejoignent. Je consulte ma montre. Il est tôt. À ma gauche la mairie, un bâtiment moderne au toit plat avec un rez-de-chaussée vitré. C’est l’automne. Les platanes de la rue du Château qui mène à la gare roussissent. Le ciel est incertain. Il oscille entre le bleu et le gris. Je plisse les yeux. J’aperçois au milieu du carrefour deux enfants à vélo. Ils sont arrêtés, me font de grands signes. Je les reconnais. Je m’étonne de les trouver si jeunes, si joyeux, si vivants. Ils ouvrent grand la bouche et me crient quelque chose que je ne comprends pas. Je m’approche. Le carrefour est désert. Il n’y a que nous trois. La petite fille se met debout en équilibre sur les pédales de son vélo. Le vent agite le noeud fixé sur le plastron de sa robe écossaise. Ses chaussettes blanches tirebouchonnent sur des mocassins marrons à pompons pointure 29. Elle plonge ses yeux dans les miens. Nous nous sourions. On dirait que je suis elle et qu’elle est moi………………..
……………….. Je suis sur une place. Il est tôt. Un oiseau passe dans le ciel. Je plisse les yeux. Le garçon actionne la béquille de son vélo, il lâche le guidon, rejette la tête en arrière. Ses cheveux coupés en brosse dessinent un ovale presque parfait. Je remarque qu’il a perdu ses dents de lait et que ses dents définitives sont trop grandes pour sa bouche d’enfant. Il murmure quelque chose à l’oreille de la fillette. Elle arrondit les sourcils, se penche vers l’avant. Ses cheveux noirs balaient son visage. Le contraste avec sa peau blanche est si grand qu’il en efface les couleurs ………………..
……………….. Un oiseau passe dans le ciel. C’est l’automne. Je suis sur une place. Je regarde une scène en noir et blanc : deux enfants, un carrefour désert, une mairie, des platanes. Il est tôt. Je ne sais pas si je fais partie de la scène. Je plisse les yeux. La lumière révèle de minuscules détails que je ne voyais pas auparavant : la croûte sur le genou droit de la fillette, la cicatrice qui barre le front du garçon, les taches de rousseur qui illuminent le bout de leur nez et le brillant des sonnettes en chrome de leurs vélos quand tout à coup un homme surgit en courant ………………..
……………….. Je lève la tête. Je plisse les yeux. Les couleurs sont revenues. L’homme traverse la place de la mairie. Il court en direction de la gare. Son pardessus beige vole derrière lui. Le gilet bleu marine de son costume trois pièces se tend sur sa poitrine et rebondit au rythme de sa respiration qui accélère. Sa cravate bordeaux sort de son pantalon, lui cingle le visage. Les enfants sont immobiles. Seuls leurs yeux suivent la silhouette de l’homme qui longe un mur sur lequel est écrit en rouge : « Cours ! ton patron t’attend ! ». L’homme lit les mots. Il repart en courant de plus belle ………………..
………………… C’est l’automne. Bruits de klaxons. Je suis sur une place. La ville se réveille. Les cloches de l’église sonnent. Les rues se remplissent de cris, de rires. Un train passe en contrebas. Des voitures klaxonnent. Un chien aboie au loin. Le garçon enfourche son vélo. Il pédale vers la rue du Docteur Jones, se retourne une dernière fois, agite la main pour dire au revoir à la fillette qui lui répond. Il lui sourit avant de disparaître. Les pompons de mes mocassins marrons pointure 38 s’agitent comme des grelots ………………..
……………….. Je suis sur une place. C’est l’automne.
Merci, Françoise, pour ce beau texte tout en délicatesse et en mystère avec un je ne sais quoi de Modiano…