1 Pas question de prendre un autre chemin que celui que vous avez choisis
Exigez sans vous lasser
Partez Partez… Allez
2 Crépuscule de feu
Évoquez les arbres : l’orme qui a su résister à la maladie, derrière lui le grand platane, sur la gauche le cèdre du Liban, plus loin le tilleul de la cour de ferme (penser à l’élaguer). Au premier plan, le jardin de cactus. Expliquer qu’il faut désormais cultiver des essences résistantes à la sécheresse donc économes en eau. Deux yuccas rostrata,à l’allure très graphique; une belle agave dite à peau de requin ; une noline en jet d’eau. On est dans un écrin de verdure. Une famille profite de la fraîcheur de la nuit qui vient, au bord d’une piscine. Insister sur le bleu argenté du carrelage et le miroir de l’eau, dans lequel se reflète l’astre qui descend. Bien faire comprendre que ce qui donne au soleil ce rouge inhabituel, ce sont les fumées des incendies de Gironde qui ont gagné ce jardin de Tarn et Garonne. Nuages gris qui salissent le ciel bleu, vagues poussées par les vents d’altitude, ils transportent, avec leurs poussières irritantes aux yeux, une odeur de brûlé bien prononcée. Les cigales viennent de se taire. Les palombes et les tourterelles cessent enfin leur roucoulement entêtant pour regagner leurs retraites nocturnes dans les plus hautes branches. Petit à petit les conversations s’apaisent. Le calme s’installe, loin des incendies.
3 Les épeires diadèmes
Le fauteuil brillait dans l’ombre comme une armure. Penché sur un massif de cornouillers, le garçon semblait absorbé par une contemplation si active, si exclusive, que Claire brûla immédiatement de la partager.
— Bonjour, Vlad, on vous a donné un fauteuil électrique. Je suis contente pour vous. Que regardez-vous ainsi ?
Le garçon leva la tête lentement, comme quelqu’un qui n’est pas surpris, mais qui, bien au contraire, se savait observé. Une mèche de cheveux, bleutée comme le plumage d’un merle, cacha l’un de ses yeux et sur l’arc dédaigneux de sa bouche naquit un sourire à la fois très doux et très diabolique. Il ne répondit pas et se pencha plus bas sur le massif de fleurs.
— Ah ! vous regardez ces toiles d’araignées élastiques, que les gouttes de rosée distendent sans les briser. On dirait qu’elles pleurent. Malmenées, mais pas détruites.
Pour toute réponse, une palombe amoureuse roucoula dans les tilleuls.
— Joli travail d’une épeire diadème. Une espèce d’araignée très commune dans les jardins. En voilà une, au travail. Là, vous la voyez avec sa croix sur l’abdomen ?
Vlad se taisait toujours. Pourtant à un frémissement de ses épaules, Claire comprit que son attention était piquée. Elle poursuivit son monologue.
— Je réfléchis, je réfléchis…, je réfléchis à nos associations d’idées. Elles nous sont propres, elles se moquent du temps, mêlant présent, passé et parfois avenir.
Le garçon soupira, inspira. Il gardait la tête baissée, mais Claire le sentait vigilant.
— Comment vous dire à quoi me font penser ses toiles d’araignée ? Et dans quel ordre ? La mort à cause des larmes de rosée, la dentelle du dernier défilé de Dior ?
Vlad redressa la tête, releva le bandeau de cheveux qui cachait son regard, le coinça derrière son oreille et dit, dans un murmure qui réfléchissait encore : « C’est une affaire de voilette. »
Alors une chose vint à l’esprit de Claire : et si Vlad… Car, enfin, quel genre d’homme s’intéresse aux défilés de Dior, aux voilettes ! Un rideau s’ouvrait sur un autre décor, une nouvelle perspective. Ce fut comme un soulagement : il sembla à Claire qu’elle respirait, non pas mieux, mais de façon différente. Afin de cacher son trouble, elle se pencha davantage sur les fleurs et leurs locataires, au risque de faire basculer son déambulateur.
— Vous avez raison. On «évoque souvent la dentelle à propos de la finesse des toiles d’araignée, mais votre évocation des voilettes est bien plus jolie. Seriez-vous… poète, Vlad ?
Pour toute réponse, le garçon fit pivoter son fauteuil et s’éloigna dans l’allée, tête rentrée dans ses épaules délicates, indifférent au reste de ses semblables, cachant dans sa froideur tous ses secrets.
4 Comprendre
Par quel bout prendre cette affaire ? Comment la comprendre ? Mais d’abord, qu’est-ce que comprendre ? Rassembler des faits que l’on pense avérés, des images, des paroles échangées, des impressions, des idées aussi et à partir de cet ensemble de matériaux hétéroclites et parcellaires, trouver le bon amalgame pour reconstruire l’histoire. Comprendre n’est-ce pas prendre ensemble ? Mais voilà, chacun étant différent des autres, s’empare des éléments dont il dispose dans son ordre propre, en leur accordant son importance propre. Pour moi, raconter cette histoire, c’était comme faire un puzzle, dont personne n’avait le modèle. Pour faire un puzzle la plupart des gens commence par reconstituer les bordures. Ils cherchent les morceaux qui ont deux côtés rectilignes, les coins, puis ceux qui en ont un pour les assembler en premier. Trouver le cadre, voir les contours, les limites, les conforte. Partant et qui a fait ses preuves. C’est sans doute ce qu’a fait le Parquet, ce que j’aurais fait si, en tant que commissaire de police, j’avais été chargé de l’affaire. Mais justement je ne l’avais pas été. Pour faire le puzzle, j’avais adopté une tout autre méthode. J’avais regroupé les pièces par affinités de couleur, de matière et d’un je ne sais quoi tout à fait personnel. À partir de ces rapprochements, je m’étais fait, en premier lieu, une idée générale de la composition. Un bout de ciel, un morceau de feuillage, un naseau de cheval : c’est une scène champêtre. Un pied de guéridon chantourné, un drapé de rideau : on est dans un intérieur. Un bout de faïence, un velouté de pêche : c’est une nature morte. De nombreux morceaux couleur chair : un nu. Pour saisir l’histoire, j’avais fait, en quelque sorte, œuvre impressionniste. Mes intuitions, mes sensations, mes vibrations avaient occupé mon esprit autant que les faits. Ma méthode avait été artistique avant d’être analytique.
5 Tenir debout
Tenir le rythme,
respirer, souffler
les mots entraînent
se méfier d’eux
quand ils se bousculent
Tenir debout
Tenir le style
Creuser, fouiller
Une phrase après l’autre
Garder la forme
c’est le rempart
debout