#livre #01bis | le geste de comprendre

Je quitte les yeux du livre et le pose sur mes genoux. Je détache mon attention de l’écran de l’ordinateur et m’enfonce dans mon fauteuil. Je referme la liseuse et j’enlève mes lunettes. Parfois, je ferme les yeux. C’est à ce moment-là que le ballet commence. Mes mains se lèvent et saisissent le vide. Mes doigts, lentement, se mettent à papillonner, mes paumes pétrissent l’air, mes avant-bras s’agitent. Je sculpte, je modélise, je fais apparaître dans mon cerveau l’objet de ma quête. Parfois un geste dans sa matérialité. Un chasseur qui tire au fusil. Un acrobate en équilibre sur un fil. Une ménagère qui étend du linge. La scène apparaît alors, projetée sur l’écran de mes paupières ou prenant vie, devant moi, sculptée dans l’air qui m’entoure. Le geste de comprendre, la détonation quand j’appuie sur la gâchette, la perte d’équilibre avant la chute, le déploiement d’un drap qui s’envole en m’emportant. 

C’est peut-être l’air de la Méditerranée qui agite mes mains. Parler avec elles, ponctuer mes phrases avec la volubilité des Italiens. Caresser l’air du bout des doigts avec la dextérité des Andalouses. C’est peut-être une résurgence des cours de mimes que je prenais après l’école. Faire apparaître l’invisible, donner de la matière au vent, créer la forme de mes idées. C’est peut-être autre chose, le besoin de redonner vie à mon corps engourdi par une immobilité prolongée. Offrir à mes mains un instant de liberté. Lâcher prise et laisser faire.

Comprendre avec les mains. Un geste de lecture, un geste d’écriture. Le trait d’union entre les mots et mon cerveau, dans les deux sens. Pour comprendre ce que je lis et pour visualiser ce que je veux écrire. Après et avant le mot. 

Je peux tout autant modéliser une idée confuse. Assembler des pensées comme un jeu de construction. J’ai vu ça dans un film, Minority report je crois, le personnage assemble des informations sur un tableau virtuel qui apparaît devant lui en faisant danser ses mains. Il faudrait que j’aille voir dans la nouvelle de Philip K. Dick si la scène est écrite. Une sculpture prend alors forme devant moi, une sculpture que moi seul peux voir et interpréter. Une sculpture pour comprendre.

Enfin, quand j’ai la scène, quand j’ai l’image ou la séquence, quand l’idée est devenue claire, je reprends mon livre, mon ordinateur, ma liseuse, et je poursuis ma tâche.

La rivière peut continuer de couler. 

Photo de Dynamic Wang sur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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