# le livre comme fiction # 01 | un vieux compagnon

Les trois volumes de la pléiade refugiés l’un contre l’autre à la lettre P. Édition 1954, selon toute vraisemblance, ont appartenu à mon grand-père, ou à ma grand-mère, bien que mon grand-père ait été un lecteur plus fin que ma grand-mère,  et à moins que mon père son fils, mais pas le seul, (à cause d’une demi-sœur issue du mariage de son père avec la sœur de sa mère, j’aime ce détail un brin ’yau de poêle) et que ladite demi-sœur F collée au cours Désir (comme Simone de B s’enorgueillissait-elle) ayant fini fille de salle comme on disait à l’époque et que donc je suppose (peut-être à tort) peu  lectrice, de surcroît très fâchée avec sa mère, et ce livre mon père l’avait avant le décès de sa tante-belle-mère avec laquelle il n’était bizarrement pas fâché, bref, je penche du côté de mon grand-père que je n’ai pas connu pour la possession de ces  trois volumes qui ne sont pas arrivés par eux-mêmes dans la bibliothèque de mon père. Quoiqu’il en soit, mon père m’a prévenue. C’était au programme de mon DEUG ou de licence je ne sais plus trop, et comme dans la mesure du possible et de nécessaires économies, j’allais piquer, dans l’énorme bibliothèque où s’engloutissait une bonne part de son salaire, les ouvrages à lire, (c’était son tribut à ma vie estudiantine que par ailleurs je finançais moi-même), il m’a bien prévenu « ma pauvre petite, tu vas bien t’emmerder… » et c’est donc avec une certaine crainte que j’ai commencé la lecture de la Recherche du Temps Perdu dont le mystérieux titre me semblait abstrait et alors que  je m’attendais au pire, ces trois tomes m’ont plongée dans une joie inattendue. Ils étaient en excellet état alors, peut-être jamais lus.  Je les ai toujours, ils ont comme moi bien vieilli. La couverture tend à se détacher surtout sur les deux premiers volumes qui ont dû se rendre plus souvent à la fac, j’ai perdu leur boîte en carton et ai recouvert à mi-vie les 1 et 3 d’une feuille A4 avec « Proust »écrit à l’envers sur la tranche, ils auraient bien besoin d’être de nouveau recouverts, surtout le tome 1 franchement crassouille, le tome 3 se tient mieux, je l’ai à mon grand regret lu moins de fois, parce que je veux toujours recommencer par la scène du coucher… Sous la feuille A4, les volumes arborent une autre couverture en plastique transparent supposée remplacer la couverture en rhodoïd d’origine qui s’était fendillée et craquelée dans tous les sens. En revanche, la couverture papier de l’éditeur que protégeait le rhodoïd a été sauvée par toutes ces protections. Le problème c’est que seul le tome II a encore à découvert le feuillet imprimé de présentation avec le portrait de Marcel Proust par Émile Blanche, traité en noir et blanc où il a vraiment l’air d’un petit snobinard maladif, les deux autres tomes sont sous papier blanc crasseux : le tome 3 est censé s’orner de la photo où il penche la tête appuyée sur un doigt de la main droite d’où il vous contemple d’un doux regard légèrement ironique, le  portait du tome 1 de mémoire le montre plus jeune, la chevelure plus abondante la moustache coupé à l’aplomb du coin de ses lèvres, l’ovale blanc et les yeux enfoncés au-dessus d’une opulente lavallière, je les ai beaucoup comparées les unes aux autres autrefois, m’interrogeant sur la réelle beauté du jeune homme et la profondeur redoutable de son regard. La dernière couche est invisible, mais elle en peau probablement de couleur havane avec fenêtre pour le titre verte comme tous les Pléiades XXe siècle. Ouvrir ces livres est risqué, ils tiennent par habitude et les feuillets ont propension à quitter la couverture, le tome 2 ne tient à la reliure que par la dernière page, le premier cahier du tome 1 a tendance à se faire la malle, la couture distendue bien visible, les pages en papier épais dont je ne connais pas le nom sont maculés de traces de scotch jaunies à des endroits qui ne font pas sens, la colle du scotch qui maintient ma couverture en feuillet A 4 a bavé, c’est du propre. La page de garde du tome 1 porte au crayon la mention Madeleine p.45, souvenir d’étude…. Et un post-it en forme de signet vert pâle avec la mention Balbec, souvenir de quoi ? ces livres, je les ai lus plusieurs fois, ils m’ont définitivement réconciliée avec la littérature que je n’aimais pas tant, avec la vie même que je n’aimais pas tant, je les ai lus seule et à deux dans le lit conjugal, il est bon de rire à deux des croissants de la mère Verdurin quand on se sent blousés par l’existence. Ils sont mes seuls compagnons à jamais fidèles… le premier, 101 e volume a été achevé d’imprimer le 30 janvier 1954, le 30 juin 1954 pour le centième Tome II, le 22 octobre de la même année pour le 102 e tome 3, tous à l’imprimerie Sainte-Catherine à Bruges. Donc neuf mois de gestation au moment même où je l’étais moi-même dans le ventre de ma mère, mais n’en tirons pas de conclusion. Et faisant ce constat, je me demande à quel genre de lifting je pourrais soumettre ces trois tomes ? Je vais de ce pas les recouvrir … La prochaine fois, je le lirai sur ma liseuse, que cesse leur supplice.

tout savoir sur la fabrication de la Pléiade: https://www.la-pleiade.fr/la-vie-de-la-pleiade/fabrication-d-une-pleiade?TSPD_101_R0=08bd3ff4dbab200063824ca69f95dff19b0d1343f2edd3f1a851e93d9a428e4309e97c01d7b9ed1908948b62371430009536aaf5348b19d9ebe6384327aa6018e8157783dace7effc7034a3b0d2a5f959a9870f5a8cd165f03d5fec874302b4d

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement, beaucoup plus sérieusement depuis la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

Un commentaire à propos de “# le livre comme fiction # 01 | un vieux compagnon”

  1.  » Je les ai toujours, ils ont comme moi bien vieilli. » (tu sais que ça va dans les deux sens – bien dans celui de beaucoup, ou bien comme en bonne (et due) forme vaguement immodeste – ce n’est pas à moi, ni à quiconque d’ailleurs, d’en juger) – ton passage intra-utérin (le mien vit la mort de Staline) dans le même temps que l’achevé d’imprimer est pourtant et sans doute aucun le signe (avant-coureur, c’est possible) du fait que ton père (que son âme comme celle du mien repose en paix) lamentablement se plantât alors sur la teneur de cette lecture –
    ps : le lien vers la fabrique des objets ne fonctionne pas… (mais merci quand même)

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