Rien n’est certain. J’ai entre dix et onze ans, il y a bien là une charnière — un domaine quitté pour toujours. Puis un autre, un inconnu qui m’encercle. Les granges de l’autre cour n’ont pas encore brûlé, les parents n’ont pas expliqué pourquoi le déménagement et je suis perdue — tu as de la chance, tu as un an d’avance, puisque que tu lis couramment depuis tes cinq ans et demi. Ne me parlez pas. Vous m’avez menti, c’est tout. Je lis pour oublier les trahisons. Mais qu’est-ce qu’elle a ? Elle pleure, ne parle presque pas, ne veut manger que de la bouillie : si ça continue on va faire venir le médecin. Lâchez-moi, je veux juste qu’on me laisse tranquille. Sois raisonnable ! tu finis l’année scolaire et après, tu verras, ce sera la sixième, tu passeras à autre chose : tu descendras la pente jusqu’à la gare, tu prendras le train, tu marcheras un peu jusqu’au lycée dans l’autre ville avec ton cartable sur le dos et à la fin de la journée, tu feras le chemin dans l’autre sens, c’est la vie. Tu es grande maintenant. Qui m’a offert le Club des cinq pour me consoler ? Je n’accroche pas du tout. En vert, c’est seulement L’éventail de Séville qui a droit de cité et je l’engrange à son tour dans une cachette après m’être fondue dans la tristesse de Juanita ; mon ami Pablo a compris qu’il pouvait m’aider à retrouver mes vrais parents, même s’il meurt à la fin. Quand on ne me voit pas, je vais voir les grands livres enfermés derrière une vitrine de la salle à manger pour décorer. Je leur promets de les libérer. Il y en a aussi quelques autres. Je n’ai pas le droit d’y toucher — ce n’est pas de ton âge. C’est bien pour ça que je lirai Exodus et Le rêve et bien d’autres sans rien dire à personne. Je ne suis encore jamais entrée dans une librairie, à ce moment-là. Plus tard, je me rattraperai, je n’aurai plus peur d’entrer dans le pays des pages tournées. Au fond du garage, j’ai retrouvé dans un carton abandonné mes contes au rebut derrière leur couverture cartonnée avec des étoiles dorées au milieu des losanges. Je les récupère, les empile sous le lit et j’attends la nuit. Les a rejoints un vieux recueil de dictées délicieuses que j’aime lire. Je crois qu’elles appartenaient à maman quand elle a passé son certificat d’études, en plein exode, pendant la guerre. Tante Didi était son institutrice. Alors je me dis que les morceaux choisis qui serviront à être lus à voix haute pour être transcrits, c’est un peu elle. D’ailleurs j’ai commencé à recopier en secret dans des petits carnets à spirales ou sur des feuilles volantes mes passages préférés. Je n’arrête plus. Je crois que c’est aussi Didi qui m’a offert Florence mène le jeu— l’auteur, aucune idée. Je sais seulement qu’il y a dans le livre quelque chose de si important que je retrouve un peu d’appétit et que mes parents rassurés cessent de chercher ce qui me rend malade. C’est que Florence avec sa bande a trouvé au fond d’un jardin à l’abandon, dans un pavillon, les feuilles roses d’un manuscrit à déchirer : on se partage le butin vite dispersé mais voilà que dans un télégramme, l’auteur veut récupérer son texte. Florence détecte l’urgence et lance la recherche. Toutes les feuilles noircies seront récupérées, rassemblées, rendues à l’écrivain, y compris celle qui a servi à envelopper de la viande chez le boucher. Dans l’aventure, je déchiffre mon chemin à venir : sur des feuilles de papier pelure, (comme celles données par grand-père qui écrivait à la machine parce qu’il avait honte d’être gaucher et me laissait à mon tour taper mes premiers textes avec des doubles aériens, et des mots transférés via les rubans d’encre violette) je garde et cache ce que je transcris. Depuis, j’écris partout. A présent, comme Florence, je dois poursuivre l’enquête. On se doute qu’il faudra une vie entière pour retracer ou retrouver sans elle ce qu’on a découvert dans un roman pour enfants.
3 commentaires à propos de “# livre comme fiction # 06 | à travers elle”
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« Ne me parlez pas. Vous m’avez menti, c’est tout. Je lis pour oublier les trahisons….? »
« Plus tard, je me rattraperai, je n’aurai plus peur d’entrer dans le pays des pages tournées. »
« Toutes les feuilles noircies seront récupérées, rassemblées, rendues à l’écrivain, y compris celle qui a servi à envelopper de la viande chez le boucher. Dans l’aventure, je déchiffre mon chemin à venir… »
Un palimpseste en papier pelure.
ah, le pays des pages tournées… Merci, Christine, » dans l’aventure, je déchiffre mon chemin à venir », pour ce texte passionnant, le récit de l’origine, qui commence et se dévore comme un épisode d’enfance.
Un chemin vers l’écriture à la fois semblable et singulier comme celui de nous tous. Merci pour ce texte qui résonne en moi de bien des façons.