Un livre ça ne devrait jamais finir, comme les illustrés fabriqués par le frère et cousus main, qu’elle découvrait chaque samedi matin en rentrant de l’école sous son oreiller et qu’elle dévorait aussitôt, même si c’était l’heure de manger et durant sept jours elle les relisait, décortiquant chaque planche de BD, s’émerveillant de détails découverts à chaque nouvelle lecture, en attendant le samedi suivant où un nouveau magazine rejoindrait sa collection avec à l’intérieur la suite des aventures de ses personnages préférés, ceux qu’elle avait rencontrés un été chez tante Mélina dans trois illustrés achetés exceptionnellement chez le buraliste qu’elle avait lus et relus, perchée dans le grand noyer de l’oncle Baptiste : Sylvain et Sylvette, le châtelain de Castel-Bobêc, l’âne gris-gris, les indiens Moky et Poupy, l’ours Nestor, Fripounet et Marisette, l’oncle Luculas, la vache Zéphirine, la famille Drakkar avec Luka et Silja… bien sûr, il n’y avait eu que trois magazines cet été-là et dans le dernier numéro chaque histoire était restée en suspens ce qui fait qu’elle avait passé le reste de l’été à imaginer ce qui avait bien pu arriver à chacun des personnages et ça avait été une telle déchirure de les quitter à la fin des vacances que son frère, pour la consoler, avait décidé de créer pour elle, un petit magazine les mettant en scène dans de nouvelles aventures au moyen de planches de BD dessinées aux crayons de couleur ; il faut dire qu’à cette époque elle croyait encore à la permanence des choses et s’imaginait que rien ne changerait, bien sûr elle grandirait mais chaque samedi elle trouverait toujours, sous son oreiller, un nouvel exemplaire unique de son magazine illustré et cela même lorsqu’elle serait devenue une jeune fille, puis une adulte, et même lorsqu’elle aurait des rides partout, le dos plié, les mains tremblantes et des lunettes pour lire de près, elle aurait cette chance de recevoir une fois par semaine son illustré réalisé rien que pour elle par les mains du frère où ses personnages tant aimés continueraient de vivre des aventures qui ne finiraient jamais.
5 commentaires à propos de “le livre comme fiction #06 (2) I Un livre ça ne devrait jamais finir”
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Ce qui reste de l’impermanence de l’enfance ?
Des histoires en cours lues sur branches de noyer,
Leurs relais crayonnés, aujourd’hui toujours à écrire…
Entre nos mardis, nos lundis…nos étés peut-être…
et cette soif de connaître la suite du livre, surtout qu’il ne finisse jamais…
belles pistes poursuivies dans ces deux numéros autour du livre et l’enfance
merci Françoise
ah la permanence des choses… (merci)
Quelle jolie histoire ! Les effets de ces magazines où les histoires restaient en suspend et bien sûr tout viendrait de là. Avec en remplacement des BD artisanales, quelle chance a eu l’héroïne. J’adore aussi toute la fin sur l’époque où elle croit encore à la permanence des choses. merci, Françoise.
Quelle jolie histoire ! Quel bonheur d’avoir un tel frère !