Il suffit parfois de deux pages, dans une police de caractère bleutée, à la taille suffisamment grande, et l’épure d’un dessin représentant la silhouette d’une fillette à laquelle s’identifier, pour hameçonner un regard d’enfant. Le livre s’ouvre encore de lui-même à la page préférée, dans ce recueil de Pages choisies et Lectures suivies à la destination des enfants du Cours élémentaire deuxième année. Le livre avait déjà été manipulé, froissé, sali, car passé entre de nombreuses mains avant de se tenir dans les miennes qui l’ont conservé. Ces histoires qui étaient délivrées là tenaient en quelques pages et étaient sans doute élues pour la qualité du français, la morale qu’elles délivraient, et l’imaginaire qu’elles ouvraient. Il y avait là des contes, des poèmes – Victor Hugo bien sûr ouvrait le bal avec sa Ronde apprise par cœur, et qui reste encore en mémoire. D’autres auteurs se succédaient dont je n’ai gardé aucun souvenir, des textes extraits des albums du père Castor – Froux le lièvre en plusieurs épisodes pour la période d’automne – , des contes de régions, des auteurs dont je connaissais les noms puisqu’ils faisaient partie de la bibliothèque paternelle : Romain Rolland, Anatole France, Victor Hugo encore mais avec Cosette, Maurice Genevoix, Paul Fort et sa complainte du petit cheval blanc qui attirait mes larmes, un conte d’Andersen pour Noël, et André Maurois, page 124, dont Le pays imaginaire ne pouvait que trouver son chemin en moi. Étrangement les textes venant après celui-ci ne m’ont laissé que peu de souvenirs. Les pages étaient scotchées à la pliure centrale pour qu’elles ne disparaissent pas dans les soubresauts du cartable. Le jaunissement du scotch s’est harmonisé avec la couleur du papier d’impression. Des lignes en italique pour installer le récit : Une petite fille, Françoise, a inventé un pays imaginaire, qu’elle appelle Méïpe. À peine deux pages, quatre paragraphes numérotés, comme pour tous les récits proposés afin de rythmer sans doute ce que l’on devait travailler dans une lecture à voix haute, assez aérés, car comprenant des dialogues. Sur le quart de page inférieur droit, des mots et tournures expliqués, des questions de compréhension du récit, et un exercice écrit qui se voulait comme le lancement vers une écriture personnelle…
Il y avait tant d’imaginaire en moi que j’étais cette petite fille avant même son existence entre les pages de ce livre. Et savoir que ce monsieur Maurois, alors même que je savais d’autres livres de lui sur les rayonnages de la bibliothèque de mon père, avait pu écrire ces choses qui se passaient dans la tête de cette petite fille, alors j’avais le droit de laisser libre cours à ces mêmes pensées. Cette lumière fraîche qui entrait en moi par ce récit et révélait un monde invisible que je parcourais avec inquiétude parfois, me donnait une force invisible, comme si des liens, trop fins pour les distinguer à l’œil nu, nous reliaient avec des êtres de papier. Quelqu’un m’avait rejoint dans cet étrange pays où un simple liseré de lumière filtrant au travers de volets en bois suffisait à me transporter.
C’était comme une sororité qui rôdait entre les interstices des pensées de l’enfant de sept, bientôt huit ans qui déchiffrait ces lignes jusqu’à les connaître par cœur. Ma myopie n’avait pas encore été découverte et je déambulais dans ce monde flou, ce monde de tous les possibles. Dans l’exercice écrit qui était proposé, il était demandé d’imaginer des détails nouveaux à la description de Méïpe. À Méïpe… Et qu’ai-je fait d’autre depuis ce temps de l’enfance où mon regard se perdait dans des métamorphoses d’images, que de tenter d’écrire le royaume de Méïpe où je continue de vagabonder.