Au départ, c’était plutôt le dessin. Les longues après midi tranquilles dans la cuisine et le bruit du pinceau trempé dans le verre d’eau. Tenter de faire aussi bien qu’elle. Penser y être parvenue. Elle a quatre ans de plus, on s’illusionne. Plus tard elle sera la chouchoute de son prof de dessin et on sera celle des profs de français comme on disait à l’époque, pour des raisons mystérieuses. Un autre prof de dessin reprochera d’avoir abandonné, on ne savait pas, on n’agissait que pour l’amour des autres, on renoncera définitivement au dessin après s’être rendues toutes les deux à un cours place des Vosges pour enfin apprendre un peu sérieusement, on aura attiré l’attention du prof et le sien sera sauvagement gribouillé et corrigé, elle sera rouge de honte, on en aura mal au ventre, elle y retournera seule. Elle y fera tout un chemin. Il n’y a pas de cours d’écriture. La confiance n’est pas de mise dans la famille, elle ne se construit pas, elle se saccage. les écrivains sont gens intelligents et sûrs d’eux… intimidants. des livres il y en a du sol au plafond à la maison. Alors quoi? On ne lit pas. Trop de conditions c’est pas de ton âge va te laver les mains ah non pour celui-ci il te faudrait mettre des gants blancs on n’a pas de gants blancs les livres sont sacrés et sacrément intouchables. La mère gémit qu’ils coûtent cher et l’argent du mois est son obsession, qu’ils attirent la poussière et la poussière est sa croix et cette odeur qu’ils ont, elle lit pourtant ils lisent tous ici mais on ne lit pas. Sauf en lousdé les aventures d’ Aggie ou de Lili qui donnent plutôt envie de dessiner… on crée un magazine… et puis on écrit un mélodrame où il est question de devenir orpheline de père, une poignée de gamines se prêtent au jeu avec enthousiasme pendant les recrés puis soudain envahie d’un sentiment affreux de ridicule on abandonne. il va crier sur les toits qu’on a lu Gguerre et paix à onze ans, juste pour retrouver la magie du film de Bondartchouk vu au Kinopanorama et particulièrement le prince André qui avait fait de l’effet au petit cœur affamé qu’on était…. On découvre dans un recoin d’étagère le témoignage d’une mère maquerelle sur les fantasmes étonnants de sa clientèle qui donnera la nausée à cause du collectionneur de crachats, et puis un vieux traité sur l’art de fouetter avec esprit de justice les esclaves, qui coûtent cher eux aussi et sont systématiquement représentés nus comme c’est étrange, tout ça avec passion et en cachette, on soupçonne le délit, on tombe sur Sade, on est terrorisée… la lecture ouvre de bien drôles d’horizons on a longtemps relu les malheurs de Sophie et les petites filles modèles, le fouet y a aussi son rôle quand on y pense, plus tard on se laissera engloutir dans les Thibault c’est un must dans la famille on donne alors à espérer, dans le même esprit clanique, on abordera les Rougon-Macquart… les romans comme des fleuves … un jour on tombe sur Proust, la vie soudain prend sens… bien avant il y eut un poème assorti d’un dessin pour fantasmer un suicide qu’on n’arrivait pas à réaliser le dessin présentait un quai pavé au bord d’un fleuve, des pavés très ronds très luisants très naïfs dont on était très fier le poème commençait ainsi : dans l’onde nauséabonde… écrire le suicide ça l’empêche on commence à fomenter des projets…