#livre #05 | Inavouable

Ça a commencé comme ça dans la boîte à livres installée sous le porche de la mairie à l’abri de la rue de la pluie des dégradations. En contrepartie elle est inaccessible quand le porche de la mairie est fermé par une lourde porte en bois à deux battants. Elle est donc accessible aux heures d’ouverture de la mairie. Mais inaccessible si le vantail gauche du porche est rabattu contre le mur quand ce dernier est grand ouvert par exemple un jour de mariage. Les noces n’ont pas accès aux livres. C’est dans la boîte à livres de la mairie que j’ai trouvé les premiers exemplaires de ce qu’on appelle vulgairement et avec un certain mépris les romans à l’eau de rose. J’en avais emprunté plusieurs avec l’idée d’en faire un atelier d’écriture sur le thème du recyclage dans un lycée agricole. J’ai abandonné l’idée au profit de déchets ramassés dans les terres et remis en place la flopée de livres sauf un : L’exilée de Delly. La couverture était détachée, le livre entier à l’intérieur. J’avoue que je ne l’ai pas lu intégralement. J’ai cherché qui se cachait derrière ce nom « Delly » et découvert qu’il s’agissait d’un frère et d’une sœur, la sœur écrivant le plus souvent et le frère s’occupant de la commercialisation. J’ai pensé au couple formé par Colette et Willy. Jeanne-Marie Petitjean de La Rosière, née en Avignon en 1875 (comme mon grand-père), et Frédéric Petitjean de La Rosière, né à Vannes en 1876, sont auteurs de romans d’amour populaires. Je lis sur Wikipédia qu’ils sont en vogue entre 1910 et 1980, comptent alors parmi les plus grands succès de l’édition en France mais aussi à l’étranger. Pour autant je n’en avais jamais vus, encore moins tenus entre mes mains. Je me suis servi de L’exilée pour un atelier d’écriture et arts plastiques « cut up » qui n’aurait pas fonctionné avec un autre livre. J’avais besoin de la connotation péjorative du support pour faire advenir un texte, une œuvre singulière. Depuis je regarde toujours s’il n’y a pas de Delly et je suis contente quand j’en trouve un. Ce qui est de nouveau arrivé. Entre temps, j’ai déniché dans les cartons de livres que les enfants débarrassaient chez leur grand-père, les Delly originaux de ma belle-mère, deux ou trois exemplaires avec, sur la quatrième de couverture, des croix au crayon en face des titres de ceux qui lui manquaient et indiqué « lu » pour les autres. Je me suis rapprochée alors de la jeune femme ouvrière qu’elle avait été avant son mariage, avant de devenir femme de cultivateur et tout ce que ça sous-entend de dépendance et d’adieu à la lecture. La collection Delly a piqué la curiosité de ma fille. A présent, quand elle vient en vacances à la campagne, pour ses lectures de vacances, dit-elle, elle se rend systématiquement à la boîte à livres de la mairie chercher un Harlequin. Il y en a toujours.  On s’est aperçu que ces livres s’achetaient chez les marchands de journaux ou par abonnement et non dans les librairies et qu’on ne les trouvait pas non plus dans les médiathèques. Il existe différentes collections comme Ambre, Série Club ou Horizon, certains titres ont une suite et il est frustrant de ne pas l’avoir. Le dernier que j’ai trouvé pour elle portait même ses initiales FM. On possède deux exemplaires en langue russe qu’une dame avait déposés juste avant nous. Elle était jeune et accompagné d’un petit garçon.

A propos de Cécile Marmonnier

Elle s’appelle Sotta, Cécile Sotta. Elle a surtout vécu à Lyon. Elle a été ou aurait voulu être marchande de bonbons, pompier, dame-pipi, archéologue, cantinière, professeure de lettres certifiée. Maintenant elle est mouette et fermière. En vrai elle n’est pas ici elle est là-bas. Elle s’entoure de beaucoup de livres et les transporte avec elle dans un sac. Parfois dans un carton quand il ne pleut pas. Elle n’a pas assez d’oreilles pour les langues étrangères ni de mémoire sur son disque dur. Alors elle écrit. Sur des cahiers sur des carnets sur des bouts de papier en nombre. Et elle anime des ateliers d’écriture pour ne pas oublier de vivre ni d'écrire.

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