#livre #05 | Je n’aime pas les boîtes à livres…

Je n’aime pas les boîtes à livres. C’est comme ça. Déjà je n’aime pas les choses qui ont appartenu à d’autres. C’est une vieille croyance qui me colle à la peau. Nous suintons d’une histoire qui se dépose sur nos objets. Les objets sont numineux. Leur souffle peut venir se déposer sur nous dans la nuit. Nous amener des rêves qui ne nous appartiennent pas. Je n’aime que le neuf et tant pis pour le nouveau monde du troc. Les choses qu’on se prête, je veux bien. Les choses qu’on se donne aussi. Mais il me faut le mouvement. Le geste. Peut-être est-ce aussi pour ça que je n’aime pas les boîtes à livres. Je n’aime pas être seule devant les livres. J’aime les bibliothèques et leurs bibliothécaires toujours débordés qui ne vous renseignent jamais vraiment et semblent après s’en vouloir et reviennent vers vous avec la détermination d’un général des armées de trouver ce vieux volume qui a été mal rangé. J’aime les bibliothèques et leurs passants perdus, les jeunes qui doivent travailler et rient, les enfants qui s’étalent dans des positions bizarres, les gens certains de ce qu’ils veulent et ceux qui semblent errer. J’aime les librairies qui habitent une ville, se font oublier sur les trottoirs pressés et ressurgissent sans prévenir et leurs libraires désabusés qui ne vous recommandent jamais ce que vous vouliez acheter et les clients qui se disputent autour d’un livre et vous demandent votre avis. J’aime les braderies de bibliothèque où se mêlent lecteurs avides et individus déambulant, prenant au hasard des couvertures des albums jeunesse ou des atlas. J’aime les rayons en bazar des ressourceries et autre Emmaüs où se trouvent généralement des ouvrages ésotériques que vous achetez avec un ami en ricanant mais avec secrètement la ferme intention de le lire. A la limite, j’aime les livres qu’on trouve sur les trottoirs, ceux qui ont été laissés dans la va-vite d’un déménagement et qu’on s’agenouille pour feuilleter, avec le serveur du bar en face, sa cigarette au coin de la bouche qui commente le monde mieux qu’un écrivain ne saurait le faire. Mais non je n’aime pas les boîtes à livres, où semblent ne se trouver que des âmes abandonnées que des fantômes auraient déposées là (avez-vous remarqué qu’on ne voit jamais quelqu’un mettre un livre dans les boîtes à livres ?) ces objets sans gestes, sans regards, sans corps, sans mémoire. Ces spectres là n’ont pas assez d’histoire pour que je puisse les conjurer. 

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

Laisser un commentaire