#livre #06 | La boucle du vent

Ivanovitch. Ivanovitch qui va plus vite que le vent. Illitch Ivanovitch, parfois nommé le bel Ivanohé, qui de son épée peut trancher le vent. Illitch Ivanovitch, le fils du tsar, dont les dorures calligraphie la page et ses cheveux longs qui toujours cachent son visage. Ivan. Ivan qui fuit le vent, Ivan qui confronte le vent, Ivan qui toujours s’arrête au bord de la falaise. Je ne me souvenais pas comme j’avais aimé Ivanovitch, le fils du tsar, qui va plus vite que le vent. Comme j’avais aimé Ivanovitch qui parcourt sept collines pour trouver un oeuf dans lequel se trouve une aiguille d’or pour ouvrir la cage où sa belle est enfermée et comme l’enfant que j’étais croyait qu’un homme faisait ces choses là – car évidemment j’étais la belle enfermée. Comme l’enfant que j’étais avait aimé Ivanovitch et comme la femme que je suis modèle ses contours d’enfant dans la glaise de mes mots. J’étais la belle Vassilissa et parfois, mais seulement la nuit, j’étais la sorcière. La sorcière dont les formules me fascinait tant que je me demandais si j’avais le droit de les lire à voix haute. Les mots peuvent sortir de la bouche comme des perles ou comme des serpents, selon la couleur du cœur. Il m’arrivait (le souvenir est brumeux) d’écrire mes formules, en m’appliquant sur les lettres, des formules qui formaient une ronde, et qu’il fallait cacher au fond d’un tiroir pour qu’elles ne tombent pas dans des mains mal intentionnées. J’étais une enfant si tragique. Je piquai mes robes comme les gitanes, je tournais avec des jupes en velours comme les tziganes, je savais qu’un roi viendrait me chercher, je maudissais mes ennemis, je simulais la mort de mes proches, j’attendais mon soldat, je parlais aux esprits dans les flaques. Je ne savais pas s’ il fallait remettre de l’ordre dans le monde ou s’y jeter dramatiquement. Je pensais parfois pendant des heures à tous ces personnages et je me demandais si la fin de leur histoire me convenait. Je crois que je ne supportais pas vraiment que leur histoire ait une fin. C’était un deuil à chaque fois. Comment pouvaient-ils partir alors que je les avais tant aimés ? J’imaginais, en regardant le plafond, tout ce qu’ils auraient pu faire différemment, tout ce qu’ils auraient pu faire avant, tout ce qu’ils auraient pu faire après. Je leur écrivais des lettres. De ça, je me souviens. Tous ces personnages qui virevoltaient dans mon esprit, nous avions des choses à nous dire et je leur écrivais des lettres et ils me répondaient. Je les écrivais à l’ordinateur, je prenais une police différente pour chacun, je les imprimais, j’en brûlais le bord en cachette et je les mettais dans des enveloppes et je ne sais plus où je les rangeais. Surtout l’enfant à la flaque qui attendait que sa mère revienne enfin. Ca me brisait le cœur comme il pouvait l’attendre alors j’écrivais la lettre de sa mère. Je crois que de là est partie la première histoire. Nommons le Ivan. 

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

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