Il a fallu du temps pour que de ce magma ocre et rouge surgissent des briques et du ciment, des immeubles et des trottoirs. La ville s’y déplie dans une logique qui est la sienne. Elle tourne entre quelques rues qui n’ont pas la même odeur selon le jour ou la nuit, selon la densité du texte. Un chien errant attend sur la place du marché – comment est-il arrivé là ? Les silhouettes y circulent sans moi et je me dois de les retrouver derrière mes paupières fermées, creusant sous des portes closes. Il y a un pont qui mène à la foire et derrière ce n’est qu’un brouillard poisseux puisque cette histoire n’a pas de bord en dehors de la ville. Si ce n’est la gare d’où partira le train final, gare dont on évoque le nom sans entendre l’alarme. Un jour, deux jeunes hommes remonteront à pied vers une autre ville sur cette ligne de train. Ils iront de nuit dans un cimetière déterrer un corps et les ombres fileront plus vite que les chats.
Est-ce dans cette même ville qu’une femme dans un vieil appartement tout en parquet n’ose plus croiser son reflet ? Sur la cheminée, un vieux miroir est posé, au tain moucheté. Elle sait que parfois le reflet la regarde. Elle sait qu’il y a une autre femme derrière le miroir. Dans l’appartement d’à côté, un homme laisse son chien manger le gâteau qu’il aurait pu donner à un sans-abri. Dehors il pleut. S’ il penche la tête en arrière, le ciel n’est plus imbriqué dans les toits comme un décor en carton. Son obscurité s’ouvre, immense.
Il file le ciel, il file et se dérobe, se déroule et se déplie sous lui-même. Une forêt broussailleuse tente de s’extirper, poussant à l’envers. Des sorcières et des chevaliers y tournent comme des derviches, spectrales. Leur temps est déjà fini ou n’est pas encore venu. La forêt se traverse dans un souffle et son cœur se déverse dans un roulement de sable.
Voila les dunes éblouissantes et le soleil qui tape contre elle, assourdissant. En haut d’une dune, un fennec observe des corps ruisselants de sueurs. Des corps qui s’agitent dans le sable, qui frappent et creusent. Sublime dans la poussière suspendue, un squelette d’ange se devine. Le fennec s’en va et le sable viendra tout engouffrer. Tout replier. Ne restera qu’une lumière vacillante au loin.
Il faudra alors traverser la forêt et des déserts rocailleux pour, perdu dans la mer, atteindre une falaise de galets qui s’écoule sans fin. Le temps se distend. Sur la falaise, deux gamins jouent. Un garçon et une fille. Ils construisent un château de galets et le gamin parfois regarde vers l’horizon, le coeur gonflé d’espoir. Le phare surplombe l’île. Le vent se lève et capricieux, se met à souffler.
Il vient, lancinant, danser dans les sentiers, fait grincer les vélos abandonnés et se heurte aux immeubles de brique de la ville. Comme dans une boule à neige, la carte se secoue et surgit un nouvel appel.