#livre # 05 | petites boîtes très étroites

Avoir dix ans dans les années 70. Graeme « Touvabien » Allwright chante les petites boîtes, très étroites, faites en tiquitaque, petites boîtes toutes pareilles. Grandir avec cet air dans la tête. Vivre de boîtes, vivre en boîtes, penser en boîtes, danser en boîtes, mettre en boîtes, finir en boîtes. Y a des rouges, des violettes, et des vertes très coquettes.

Boîte de chaussures, boîte de sardines, boîte à couture, boîte à musique, boîte à malice, boîte aux lettres, boîte à gants, boîte à lunch, boîte de vitesse, boîte de Pandore, boîte de conserve, boîte à savon, boîte à rythmes, boîte à idées, boîte automatique, boîte postale, boîte noire. Boîte à livres.

À ne pas confondre avec la boîte de livres : boîte quelconque remplie de livres quelconques. Un livre n’est jamais quelconque. De livres rangés là en attendant d’être rangés ailleurs, en attendant une idée. En attendant. Boîte à livres : boîte pas quelconque, située, identifiée, pour livres en transit vers une autre vie (pour les livres mystiques), livres en réhabilitation (pour les livres délinquants), livres en salle d’embarquement (pour les livres de voyage).

Ma boîte à livres, celle où je passe régulièrement rencontrer un petit nouveau ou poser un ancien, se situe face à la médiathèque de mon village. J’aime l’idée de la proximité d’une médiathèque, c’est un abandon doux. Je te pose là, ne t’inquiète pas, tu es avec des amis. D’autres yeux vont te parcourir, d’autres mains vont te manipuler, d’autres doigts vont tourner tes pages. Je vais partir sans me retourner mais je ne t’oublierai pas.

Ma boîte à livres, elle est faite de planches de palettes soigneusement ajourées. Les livres ont besoin d’air, c’est même la raison principale pour laquelle ils se retrouvent ici. Même le toit peint en rouge laisse passer la pluie. Un livre peut finir noyé, gondolé par l’eau puis jauni par le soleil. Il n’est pas concevable qu’il finisse étouffé dans une cave humide et sans lumière. Deux rangées d’une soixantaine de centimètres, assez profondes être doublée en cas de surfréquentation. Je n’aime pas quand il y a trop de livres, les livres du fond sont exclus, ils risquent l’oubli. Alors, régulièrement, je les remets devant. Même Barbara Cartland.

Barbara Cartland est ici chez elle. Il doit y avoir un foyer d’apprivoisement dans les environs, dans un appartement de la barre d’immeubles qui surplombe la boîte à livres, peut-être. Il y a probablement plusieurs lieux de production, Danielle Steel y a pris ses aises également. La collection Harlequins a ouvert une permanence. Certaines couvertures ont tellement pris l’eau et le soleil qu’elles font un tour entier. Volutes des pensées de romance ou, au choix, squelettes de rouleaux de papier toilette. 

Devenir riche sans rien faire. Parler et convaincre. Construire un projet de vie. Les livres de développement personnel ont aussi trouvé là une terre d’accueil. Un ou une autoentrepreneur(e) en conseils pour entreprises, sans doute. Conseiller en vide, conseillère en vent. 

Il y aussi, ceux que j’appelle les médaillés. Les médaillés, ce sont les livres qui arborent sur leur tranche, le code inscrit par la médiathèque qui les a exclus. Celle juste en face, de l’autre côté de la placette. Ils sont facilement reconnaissables avec leur Légion d’honneur sous autocollant en plastique transparent. Quand j’en ramène un dans ma bibliothèque, j’essaie d’enlever la décoration mais la plupart ne se laissent pas faire. Des anciens combattants grognons.

Un jour, j’ai trouvé un Pléiade. Une anthologie bilingue de la poésie italienne, je crois me souvenir. Un clochard en costume de soirée, un vagabond en smoking. Je ne l’ai pas pris, je l’ai laissé là. Je sais qu’il n’y est pas resté longtemps, il avait disparu à la visite suivante. Je pense que même un Pléiade a le droit de prendre la pluie et le vent. Tellement de Pléiades agonisent inanimés dans les bibliothèques.

Une autre fois, j’ai trouvé dans deux cartons déposés au pied de la boîte à livres, une collection de Reader’s Digest. Il devait y en avoir une trentaine. Une trentaine de livres résumés, d’histoires handicapées. La fonction des Reader’s Digest n’est pas d’être lus, elle est d’occuper un espace, elle est de faire partie d’un décor. J’avais là un décor en cartons. Je n’ai pas l’âme d’un décorateur, je les ai laissés à leur abandon. 

Mais il y a néanmoins de belles rencontres. Nombreuses. Au-dessous du volcan de Malcom Lowrie en Folio. Les actes d’un colloque sur Virginia Wolf. Un recueil de poésies de Tagore. 

Sortir le livre de la boîte. Sentir les mains qui l’ont tenu, imaginer les yeux qui l’ont lu. Le respirer. L’ouvrir et laisser s’échapper ses souvenirs. Une annotation dans la marge au crayon gris, un coin de page corné, une coupure de presse pliée en quatre, un ticket de carte bleue illisible. C’est d’accord, je t’emporte. Tu vas me raconter.

Je vais te sortir de la petite boîte faite en tiquitaque.

Photo de Paolo Chiabrandosur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

Laisser un commentaire