#le livre comme fiction #05 | Des livres gelés

Le monte-plat se signala. Le volet coulissa. Une pile de livres encore chauds apparut sur le plateau intérieur. Le monte-plat et la boîte à livre avaient-ils été inversés ? Il suffirait alors de descendre dans la rue et de rejoindre la cabine téléphonique qui faisait office de boîte à livre pour y trouver un plat. Je n’avais rien mangé depuis la veille. J’aurais pu par défaut goûter à un de ces livres, malgré ma faim je renvoyai l’ensemble. La peur de me brûler les yeux avec un livre trop chaud ou la fatigue de devoir mâcher des mots? La température de la pièce avoisinait les trente degrés. Un deuxième signal retentit. Le volet s’ouvrit sur une odeur infecte; la tranche des livres ressemblait à la croûte de vieux fromages. Il me sembla qu’elle s’animait. Je crus même distinguer des vers; j’appuyai aussitôt sur le bouton pour faire redescendre la pile. Au troisième passage un air fais se propagea; une dizaine de livres empilés et gelés apparut. Je saisi le premier de la pile essaimant le givre qui le couvrait. Le titre, comme un visage enfouit sous la glace, était flou. Dilué et figé à la fois. J’en distinguai cependant les lettres, sans en comprendre le sens. Je l’emportai et le posai sur la table basse du salon, une table de verre d’une forme ovale irrégulière; la télévision diffusait un dessin animé japonais, les images se réverbéraient sur le plateau de verre; je portai alors le livre à mes lèvres et léchai les lettres gelées… 
Le bruit m’a réveillée. Ou c’est la douleur. Je me trouvais à terre étendue sur le dos, entièrement nue. Dans ma chute j’avais gardé le livre contre moi. Contre ma poitrine, fermement. La veille sur le chemin du retour —c’est une longue marche pour rejoindre la ville haute—, j’avais pris le livre dans la cabine téléphonique qui faisait office de boîte à livre, presque au hasard : le neuvième, par jeu ou par superstition. En rentrant je m’étais déshabillée et allongée avec le livre. La chaleur était à peine supportable. Pas de climatisation ni de ventilateur dans cet appartement luxueux où la production me logeait, pourtant la cuisine était dotée d’un monte-plat. J’avais feuilleté le livre avant de sombrer dans un sommeil que j’espérais réparateur. 
Et puis je suis tombée avec le livre. Un livre blanc de moyen format de plus de trois cents pages, d’un poids rassurant. Le titre en bleu. Une couverture sans image, cartonnée et striée. Et le mot Drame. Et le mot Vie. À R qui aura tant conté, est-il écrit sur la première page. Les initiales de la signature, V N, renvoient au nom de l’auteur —ce qui ne prouve rien. La dédicace contient-elle une faute de frappe ? Le verbe «conter» a-it-il été délibérément choisi par l’auteur de la dédicace. Faute ou acte manqué ? Qui est R, le ou la destinataire ? Pourquoi se sont-ils, elle ou lui, résolus à se défaire du livre? De l’auteur je n’ai rien lu mais ses paroles résonnent à mon oreille. Si je ne les ai pas lues où les ai-je entendues ?
Et je suis là, étendue sur le dos, dans cet appartement étranger et luxueux, avec le livre contre moi. Avec mon rêve. Avec le souvenir vague de paroles gelées…

(Un livre blanc de moyen format de plus de trois cents pages, d’un poids rassurant. Une couverture sans image, cartonnée et striée. Le titre en bleu. Et le mot Drame. Et le mot Vie. À R qui aura tant conté, était-il écrit sur la première page. Les initiales de la signature, V N, renvoyaient au nom de l’auteur —ce qui ne prouve rien. La dédicace contenait-elle une faute de frappe? Le verbe « conter» avait-il été délibérément choisi par l’auteur de la dédicace. Faute ou acte manqué ? Qui était R, le ou la destinataire ? Pourquoi s’étaient-ils, elle ou lui, résolus à se défaire du livre? De l’auteur je n’avais rien lu mais ses paroles résonnaient à mon oreille. Si je ne les avais pas lues où les avais-je entendues? Et j’étais là, étendue sur le dos, dans cet appartement étranger et luxueux, avec le livre contre moi. Avec mon rêve. Avec le souvenir vague de paroles gelées…)

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit, tient son journal en images, écrit et marche chaque jour a publié un peu pour aller au bout d’un geste ( Ils tombaient ) ( Averses) https://www.amazon.fr/stores/author/B09LD7R2KY . Écrit pour lire.

8 commentaires à propos de “#le livre comme fiction #05 | Des livres gelés”

  1. Monde étrange, envie de continuer à y plonger. Envie de m’y imprégner, monde collant comme un rêve. Reste une sensation douce et un peu floue.

  2. “ Le titre, comme un visage enfouit sous la glace, était flou.”
    Merci Nathalie. Cette bibliothèque monte-plats, quel rêve. Et la magie aléatoire des climats. Grand bonheur à vous lire. Merci.

    • Flou c’est le mot aujourd’hui
      Merci Ugo beaucoup d’avoir lu et commenté

  3. ça doit être de la poésie (à cause des vers) (une poésie en pose)

  4. Magnifique Nathalie, comme toujours. J’ai aimé ce rêve, l’idée de manger les livres, la silhouette nue et endormie dans la chaleur torride avec un livre contre elle, les images qui se mêlent, merci beaucoup.