# Le livre comme fiction # Remontées à la description

Comme je ferais d’une vieille photo retrouvée de grand-mère, celle aimée mais qui n’est plus, ou celle d’une inconnue croisée par hasard sur un tourniquet de cartes postales aux puces de St Ouen. Les yeux clos d’abord, la frôler des doigts, imaginer les creux de ses rides, suivre la courbe de son assise, de quelque sourire laissé derrière elle. Tendre l’oreille aux cascades de sa vie. Saisir au passage les fragrances en mouvement dans le tourbillon poussiéreux. Finalement décider de la regarder vraiment, mais par soucis de ne pas froisser cette peau fatiguée, la découvrir à l’ombre d’abord, puis, avec précaution, laisser miroiter à sa surface une première caresse de lumière. Ne la mettre que progressivement en plein jour. Ne pas franchir les étapes plus vite que nécessaire, laisser venir la sensation du temps retrouvé, l’intimité alors partagé, et lentement, alors que la poussière finit de se poser, alors seulement, se laisser emmener entre les lignes.

Frôlements des pliures de sa couverture cartonnée, de ses extrémités cornées et de la partie inférieure de sa tranche un peu décollée. Bouffées d’air vieillies se dégageant de ses pages jaunies encore recroquevillées sur elles-mêmes – une densité de survivante. Un livre attrapé ce jour dans ma bibliothèque – ce livre plutôt que celui-là – ouvrage acquis à l’âge de 17 ans. Le redécouvrir, comme on effeuille une marguerite – je t’aime, un peu, beaucoup…. Entrer ainsi par le menu, dans la composition de sa couverture, et aller dénicher chaque détail de sa tessiture. J’ouvre les yeux.

Quand décrire une couverture, fait surgir ce qui ne s’y montre pas.

Tout autour de l’espace de la première de couv (10,7 sur 17,7 centimètres), la typographie carrée et transparente de GARNIER FLAMMARION. Au centre, dans sa partie supérieure, le titre du livre trône en lettres filandreuses, et rouge sang pour annoncer l’auteur. Tourner le livre dans le sens horizontal, constater que le nom de l’éditeur – discrètes lettres ajourées – est réparti tout autour du périmètre du livre, et qu’il a la part belle.

Juste au-dessus du titre, en capitales petits caractères, les noms de sept pièces d’Eschyle, et l’identité du traducteur, en lettres rouges – sa place humble bien que de choix.

GARNIER FLAMMARION GARNIER FLAMMARION

 Les suppliantes       /    Les Perses      /           Le Prométhée enchaîné     

   Les sept contre Thèbes  /      L’Agamemnon  /         Les Choéphores 

   Les Euménides                            Traduction et notes par E. CHAMBRY

E     S    C     H    Y    L    E

T     H    E    A    T    R    E

C   O    M    P    L   E   T

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Au-dessous du titre, la photo d’une partie de cette vasque connue des Euménides – peinture dorée sur fond noir : Oreste avec pour seul vêtement une pièce de tissu jetée sur ses épaules, le dos appuyé contre l’omphalos dans le sanctuaire d’Apollon. Derrière lui à sa gauche, Apollon vêtu d’un riche manteau parsemé d’étoiles portant d’une main une branche de laurier et de l’autre la patte d’un porcelet qu’il agite pour répandre le sang expiatoire au-dessus de la tête du parricide. La sœur d’Apollon, Artémis se tient debout à ses côtés.

R

E

I

N

R

A

G

Beauté sensuelle des corps tout en courbes lascives, de même dans le coin gauche, ce bras et cette main endormis. S’il y avait curiosité pour aller voir ce vase de plus près, dans ce coin caché, on y verrait trois Erinyes endormies et l’ombre de Clytemnestre tentant de réveiller ces déesses vengeresses.

L

A

R

G

E

T

N

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E

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X

E

T

Volonté d’Eschyle de laisser la place à la menace terrifiante vécue par les personnages.

– Oreste :« Vous ne les voyez pas, vous ; mais moi, je les vois ; elles me pourchassent et je ne peux plus rester » … (Les Euménides, p 203) 

L’éditeur – metteur en couverture – respectueux et habile joue graphiquement du point de vue de l’auteur.

En quatrième de couverture, même cadrage Garnier Flammarion. Leur sigle. Et, quelques phrases en rouge d’un Victor Hugo plein d’admiration.

Une sorte d’épouvante emplit Eschyle d’un bout à l’autre : une méduse profonde s’y dessine vaguement derrière les figures qui se meuvent dans la lumière. Eschyle est magnifique et formidable. Comme si l’on voyait un froncement de sourcils au-dessus du soleil.

Enfin, entre deux traits…

Couverture : Oreste entouré par les Euménides est purifié par Apollon. Vase grec. Musée du Louvre. Cliché Flammarion.

Et puis, quand s’ouvre la première page …

D’abord, mon nom de famille au stylo bille noir, écriture encore enfantine. Un peu plus bas, en bleu, le nom d’une inconnue : Jacqueline De Romilly. Mémoire enfouie. Rapide recherche sur Wikipédia : philologue, essayiste, traductrice, et illustre helléniste, première femme professeur au collège de France, membre de l’académie des inscriptions et des belles lettres. A la fin de sa vie, elle se lance dans l’écriture de courts textes littéraires. Pourquoi avais-je noté ce nom sur cette première page ? Ma curiosité s’aiguise encore en lisant que la mère, de cette femme orpheline de père, lui offre en 1933, une édition ancienne de l’histoire de La guerre du Péloponnèse, ouvrage d’un historien athénien de la fin du Ve siècle avant J.C du nom de Thucydide – première œuvre (semble-t-il) d’un récit historique fidèle et rigoureux. Un je ne sais quoi m’effleure – la velléité d’aller respirer ce vieil ouvrage consulté par cette femme et d’arpenter le cimetière Montparnasse à sa recherche. Je trouve (difficilement) ses coordonnées : division 10 – allée S01 sud.

Livre I : Les causes de la guerre. Livre II : 431-429, peste d’Athènes. Livre III : 428-426, sac de Mytilène. Livre IV : 425-422, bataille de Sphactérie. Livre V : 422-416, paix de Nicias. Livre VI : 415-413, début de l’expédition de Sicile. Livre VII : 413, fin de l’expédition. Livre VIII : 412-411, retour d’Alcibiade.

Remontée de sonorités grecques entendues dans les années 70 par la bouche de comédiens jouant sur des praticables posés au milieu du Contade ou de la salle de l’Aubette de Strasbourg – la trilogie d’Eschyle. Sur le plateau, de leurs doigts habiles ils tenaient le livre entre deux feuillets, déjà prêts à entrouvrir les suivants, survolaient leurs répliques. Ils les avaient surlignées, entourées, annotées. Depuis cette lecture rasante, avant tout, ils cherchaient, butaient, bafouillaient, se reprenaient, tendus vers l’intention de dire derrière les lignes. Aux pauses, assis dans un coin de la scène, les yeux froncés, le visage en mouvement, chacun tournait et retournait les pages, en cherchant à mémoriser les bribes manquantes.

Je me souviens qu’on achetait à l’avance des billets d’entrées pour financer le futur spectacle et que les répétitions étaient ouvertes à toustes.

Avant d’aller à la page suivante et clore l’inventaire des inscriptions consignées sur la première page du livre, une surprise encore : en plein milieu, le tampon à l’encre à peine effacée, du nom en majuscule et des coordonnées de – Mme MOHR  – 25, rue Vermeer – 77200 Strasbourg – mon professeur de français de première au lycée Pontonnier de Strasbourg. Cette mémoire-là, encore si vive. Une boucle jamais fermée. Le tampon marqué d’une croix semble signifier que ce livre n’est plus sien, mais mien. Enfin, tout en bas de cette seulement 1ère page, écriture du titre cette fois en minuscule : THEATRE D’ESCHYLE. A la tourne, le feuillet se détache, par le haut et par le bas. J’ai trop appuyé avec mon pouce. Le livre me rappelle à sa vieillesse.

Page 2 – à nouveau le titre cette fois en très gros caractères : THEATRE COMPLET D’ESCHYLE.

Page 3 – je ne peux me retenir de lisser la pliure. Redite du nom de l’auteur ; et, un peu plus bas écrit en grand et en gras, cette fois comme une entrée par la porte d’honneur : THEATRE COMPLET ; au trois quart de la page, en italique : Traduction, notices et notes par Emile Chambry. Enfin, complétement en bas de page – GARNIER-FLAMMARION.

Longue mise en bouche… Le blanc des trois pages de gauche comme des pauses pour prévenir le lecteur de la nécessité de prendre pleinement son souffle avant d’entrer dans cette épopée tumultueuse. Pages vides mais la troisième pas tout à fait : une date y prend place, une place minuscule : 1964 by Garnier Frères, Paris, une écriture miniature comme si le passage du temps se noyait dans la couleur sable du papier.

D’un avant-propos, à des titres de chacune des pièces, puis à leurs notices, et à leurs textes. 

Avant-propos

Page sans numéro, comme si elle n’appartenait pas au livre. Humilité de l’éditeur ? Pas de côté ? L’avant-propos relate la trajectoire des différents éditeurs dont les anglais, le travail des traducteurs qui relaient nombres de copistes plus ou moins éclairés, les choix établis par Garnier Flammarion de s’orienter vers une lecture aisée pour non érudits.

Page 14 

Titre – LES SUPPLIANTES. Notice sur Les suppliantes. Texte – Les suppliantes vers 1 à 1074.

Page 41 

Titre – LES PERSES. Notice sur Les Perses. Texte – Les Perses vers 1 à 1075.

Page 69 

Titre – LES SEPT CONTRE THEBES. Notice sur les sept contre Thèbes. Texte – LES SEPT CONTRE THEBES, vers 1 à 1078.

Page 97

PROMETHEE ENCHAINEE

… Et ainsi de suite jusqu’à LES EUMENIDES p 234…

Je ne vois nulle part ce que signifient les chiffres égrenés sur chaque haut de page. Un présupposé ? J’imagine qu’ils précisent les numéros des vers traduits du manuscrit d’origine. Par ailleurs alors que je pose mon livre pour taper ce texte au clavier de mon ordinateur, ses feuilles tournent d’elles-mêmes et l’ouvrage se referme comme revêche à toute intrusion. Je me saisis alors d’un marque-page de Tolède tout en arabesques mauresques, lui réaffirmant mon souci de ne pas le brusquer, ni l’intruser mais au contraire lui faire montre du respect que je souhaite lui accorder.

De la page 235 à 247, s’en suivent des notes.

Selon les pièces, elles sont au nombre de 30 à 40. Ecriture minuscule. Signifier leur moindre mais incontournable importance ? Lacunes dues à la traduction initiale, références à l’histoire antique, rappels de l’arbre généalogique, points de vue d’Eschyle à son époque sur telle ou telle question politique et élucidations d’allusions trop obscures pour nous lecteurs d’aujourd’hui…

Enfin, pour clore l’ouvrage, après une nouvelle page blanche sans numéro, la table des matières. Succincte, résumant en quelques mots-clés le contenu de l’ouvrage et, après une série de petits points, l’inscription des numéros des pages.

Un refrain à l’oreille.

AVANT-PROPOS ….. p 5 – NOTICE sur Eschyle ….. p 7 – (TITRE) Les suppliantes – NOTICE sur Les Suppliantes ….. p 14 – (TEXTE) Les suppliantes ….. p 16 – (TITRE) Les Perses – NOTICE sur Les Perses p 42 – (TEXTE) Les Perses ….. p 45

Et ainsi de suite…

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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