#livre #01 | premier livre pour adulte

C’est un livre qu’on arbore enfant, qu’on cache adulte, de ces amours qui nous construisent, forment notre goût jusqu’à ce qu’on s’en détourne, la première marche semblant dérisoire quand on  a gravi tant d’escaliers et croit avoir atteint des sommets. Comme on jette les brouillons, on range au magasin des oubliettes les  premiers livres, et même le premier. Seuls les parents gardent religieusement dents de lait, premières chaussures, doudous, objets sans vie pour n’importe qui d’autre que pour ceux qui se souviennent, source de mépris et d’incompréhension pour leurs premiers propriétaires. Donc ce livre-là n’a pas droit de cité dans ma bibliothèque. Dans une autre, immatérielle, mémorielle, il a la première place. Il a marqué le passage à la lecture adulte. Qu’est-ce qui distingue un livre pour enfant d’un livre pour adulte? La frontière est arbitraire, variable selon les époques. Elle est d’abord le fait d’un éditeur. Les livres précédents avaient une couverture cartonnée à la tranche verte, rose ou rouge et or, des dessins en noir et blanc en début de chapitre et, toutes les vingt ou trente pages, une pleine page dessinée en couleur. On les empruntait à la bibliothèque de l’école, on en recevait en cadeau à la Noël ou aux anniversaires, ils complétaient nos séries, poursuivaient les aventures d’une détective ou d’une bande de cousins accompagnés de leur chien. Celui-ci était un livre pour adulte, on l’avait acheté dans un kiosque à journaux qui avait un rayon librairie et des tourniquets, c’est là qu’on l’avait vu, reconnu à sa couverture, pas un dessin mais une photo (sur la couverture), voilà pour une première caractéristique ; la seconde c’est qu’il ne contenait aucune image, que la couverture était souple et le livre épais, très épais. Mon premier livre pour adulte était un pavé. De ces pavés qui me rassurent encore aujourd’hui, promesse d’en avoir pour plusieurs soirées de lecture et que sera retardé de quelques jours ce moment d’inconfort, d’inquiétude, tant que la question n’aura pas été réglée : qu’est-ce que je vais lire ce soir? Les autres lectures (du matin, de l’après-midi) sont toujours négociables, celle du soir jamais.  Je voyais l’absence de dessin, l’épaisseur de la tranche, la petitesse des caractères, l’étroitesse des marges. Orgueilleusement. J’en verrais plus tard la photo de couverture, le nom des auteurs, le rose du papier de couverture, les stéréotypes. Dédaigneusement. Les marges sont couvertes de commentaires enfantins qui s’émerveillent  devant des évidences et des clichés. Sur la page de garde, tamponnées, à l’encre violette, des initiales emberlificotées avec un oiseau, un rossignol ou un merle, tenant une cerise  ou une baie dans le bec. Sur les dernières pages laissées vierges, la collégienne a recopié à l’encre bleue (à l’aide d’un stylo Waterman en plastique blanc) une fiche de lecture (résumé et commentaire) rédigée à la demande du professeur de français de sixième. La couverture a été réparée et consolidée avec du scotch qui a jauni. La quatrième de couverture  garde la trace d’avoir été cornée, la dernière page en partie déchirée a viré au rose, le rose de la couverture qui indique au client de la Presse qui fait tourner distraitement le tourniquet que ce livre là est à l’eau de rose et à des femmes destinées. On entre dans la lecture par des portes parfois peu reluisantes, mais on y a découvert la joie de la fiction, le pouvoir de l’imagination capable d’inventer des personnages, un pays, une langue, et la puissance de ces petits parallélépipèdes rectangles de nous ouvrir sur de l’ailleurs. 


A propos de Betty Gomez

Lire certes, mais écrire...

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