
l’image du livre en train de s’écrire
l’image qu’on en a, épaisseur, style, marges, caractères typographiques
l’image qui vient la première fois quand on le tient entre les doigts, les mains qui bougent sur lui, le pressent, le feuillettent, le tournent et retournent pour sentir la qualité du papier, la texture
(parce que le livre est avant tout chose matérielle, objet en taille couleur épaisseur)
le moment où on perçoit son odeur — mais peut-être qu’il n’en a pas, pas encore
le moment où le récit paraît derrière le titre ou au contraire se cache
le moment où on comprend dans le rêve que ce livre a habité longtemps dans un endroit du cerveau sans qu’on le sache vraiment et qu’il a influencé notre itinéraire
et l’autre moment beaucoup plus tard quand on en retrouve un exemplaire dans la bibliothèque – mais peut-être que ça, c’est dans un autre rêve
(il n’a pas besoin d’être singulier, juste un livre dans ce qui le caractérise avec une couverture plus ou moins solide et des pages couvertes de signes)
le moment où on comprend qu’il fait partie de nous, peut-être parce qu’il a été lu dans l’enfance et qu’il a compté plus que les autres livres ou tout simplement parce qu’il était le premier livre qu’on possédait, ou peut-être parce qu’il vient de nous, entièrement de nous parce qu’on l’a écrit nous-mêmes au début de notre vie d’adulte et on souvient soudain du mal qu’on avait eu à décider d’un titre, à imaginer même qu’il serait lu par d’autres
le moment où on le referme
le moment où on le pose sur la table et qu’il se détache des mains, du corps, de nous
le moment où il n’a plus d’importance
le moment où il s’efface parce que la mémoire a vieilli et les articulations des mains font mal, de toute façon on ne parvient plus à mettre un nom dessus
le moment où, même dans l’oubli une fois la mémoire dissoute, il reste rattaché à notre pensée comme intégré au ciment de nos os et on ne se souvient d’aucun mot, juste d’une impression, une couleur de forêt, un silence de vallée déserte
Photographie ©françoise renaud