Sommaire
01 | intempestif

Pourquoi ? Mais pourquoi donc, avec tous les livres dont les murs de la bibliothèque m’entourent, il a encore fallu que je tombe sur celui qui ne s’y trouve pas ? Va comprendre. J’étais pourtant sûr de le retrouver facilement, tout en bas à gauche, case théâtre, pas la plus fournie, et rien. Alors un peu plus haut, rayon des poches anglophones. Rien non plus. Je n’en avais pas absolument besoin — encore que : une vague intuition, on veut juste jeter un œil, feuilleter quelques pages, une languette glissée en première lecture, avec son mot, son idée, renvoie à un passage, et le problème d’écriture qu’on se posait disparaît, il n’a d’ailleurs jamais existé, et on relit tout depuis le début —, mais maintenant, oui. Un livre manque à l’appel, et c’est comme si tu perdais la mémoire de ce que tu ne peux pas vivre et revivre autrement.
J’ai racheté le livre. Si ça se trouve, il est simplement égaré dans la bibliothèque. J’aurai oublié qu’un jour, je l’ai sorti, je l’ai feuilleté, je l’ai gardé à portée de main quelque temps, je l’ai déplacé ailleurs, pas trop loin dans une case de livres en attente, pour refaire de la place sur le bureau, il est resté là encore quelque temps, trop longtemps, jusqu’à ce que je range la case dans un autre ordre ou dans un autre bloc de la bibliothèque quand elle s’est agrandie… Bref, même s’il est là quelque part, il brille par son absence. J’ai donc racheté le livre. Mais bizarrement, pas dans la même édition. Pas dans la même traduction. Pas dans le même format du tout.
Le livre que j’ai enfin reçu me semble tout petit. Un livre de poche de moins de cent pages. L’autre aussi c’était un poche, mais il était bien quatre fois plus gros. Évidemment, c’était une version bilingue. Une traduction d’Yves Bonnefoy, qui avait aussi écrit une préface aussi longue que le petit livre. Je me souviens de l’illustration sur la couverture blanche : un plan resserré, vertical, d’un tableau de je ne sais qui ; une marine, un navire venant de sombrer ; avec pour coque le rocher sur lequel il s’est échoué ; le mât à quarante-cinq degrés, cordages pendus, mêlés ; trois hommes, sur le rocher, tirent une corde, tandis que de grosses vagues noires, derrière, déferlent ; plus loin, un navire face à l’écueil dressé devant lui. Mais la plus grande partie de cette langue de peinture, disons sept huitièmes, c’est le ciel, c’est le panache de nuages noirs qui roulent, incendié près du navire par la foudre. Et si je m’appuie sur les livres de la même collection Folio théâtre de l’époque que je possède, juste dessous, martelé en gros caractères, noir sur blanc, Shakespeare, puis le titre, dessous en plus petit, comme si c’était moins important.
Mon nouveau livre fonctionne différemment, et c’est peut-être aussi pour cette raison que je l’ai choisi. C’est le titre qui ressort sur la couverture, La Tempête, de gros caractères simples, sans empattement, d’un bleu marine des profondeurs sur le fond blanc, écumeux, d’une illustration se déployant sur toute la couverture, la tranche et le dos : une étrange mousse blanche sur la partie supérieure de l’image, une sorte de nuage mais sur un fond noir où se dispersent par dizaines, comme des fils, ou des ondes, de fines lignes blanches, comme s’il fallait sculpter ce fond, donner à ce vide un semblant d’espace ou de relief à la manière d’une carte topographique. Les premières pages indiquent qu’il s’agit d’une œuvre de Sylvie Bonnot, Pointe sèche II, une gravure sur photographie. Sur écran, j’aperçois mieux l’écume photographiée. Mais comment savoir s’il s’agit d’un gros plan sur la crête d’une vague qui se replie, ou d’une vague courant à la surface de l’eau, vue en plongée. En tout cas, l’image fait penser à une méduse. Un animal d’autant plus gluant, auquel on n’a pas envie de se frotter, que les quatre lignes inscrites en blanc au dos du livre, prises dans le réseau de fils de l’image, sont difficiles à lire. C’est plus simple pour la phrase en noire, deux vers, sur fond d’écume :
« Nous sommes de la substance dont les rêves sont faits,
Et notre petite vie est entourée de sommeil. »
(Comme on peut retrouver aujourd’hui nos vieux livres en surfant dans l’immense bibliothèque en ligne qu’offre la Toile, j’ai pu retrouver l’auteur de la marine : Joseph Vernet. Il a peint plusieurs tableaux du même genre, représentant un navire dans la tempête, un naufrage. Et parfois, plus apaisés, de beaux clairs de lune pour des hommes et des femmes rassemblés, dans un coin du port, autour d’un feu, d’une marmite bouillonnante, et on parle, on se raconte des histoires, on les mime. Des naufragés malgré tout ? de la nuit ? de la vie ? Je m’aperçois surtout qu’il était déjà question du rêve dans la citation au dos de ce livre perdu :
« — et dans mon rêve
Je crois que le ciel s’ouvre ; que ses richesses
Vont se répandre sur moi… À mon réveil,
J’ai bien souvent pleuré, voulant rêver encore. »)
02 | insulaire

L’île de la Passion. En fait, sur les cartes, il s’agit de l’île de Clipperton. Et ce n’est pas vraiment une île. Comme tous les atolls, c’est une langue de terre entourée et en contenant. On n’y trouve rien. Il n’y a rien à y faire, sinon en faire le tour et grimper sur le rocher qui la signale. L’île tient son nom du pirate anglais John Clipperton qui l’aurait découverte en 1704, mais les Français qui ont accosté peu après, en 1711, l’ont cartographiée rapidement et baptisée île de la Passion. Allez savoir pourquoi cette île française a conservé son nom anglais. Mais quel que soit son nom, et Magellan l’aurait le premier aperçue et baptisée Île San Pablo, cela ne change rien. Il n’y a rien, sinon ce rocher et quelques bosquets de cocotiers, et rien à faire d’autre que tourner sur cette langue de terre, au milieu des colonies de fous bruns et de fous masqués.
Sans ce point rose, sur l’atlas en ligne satellites.pro, je ne connaîtrais pas cette île. Je ne sais d’ailleurs plus comment je suis tombé sur cet atlas. Mais en surfant, on dérive beaucoup sur la Toile et on finit par trouver ce qu’on ne pensait pas du tout chercher, parfois avec la joie et la surprise d’une soif enfin assouvie. La vie en rose, en quelque sorte, et c’était bien là la couleur de cette île fantôme. Pourquoi rose, un rose fuchsia ? Certainement parce que sur les différentes cartes en ligne que propose l’atlas, c’est ce qui ressort le mieux des tonalités sombres (océans et forêts) et plus ou moins claires (montagnes et déserts, de sable et de glace) du monde. Et pourquoi ce rose sur cette île ? Parce que c’est la couleur que prennent les frontières d’une nation. Toutes les nations, même le Vatican, avec une nuance plus violette. Et pour la France en archipel, il y avait ce point rose dans le Pacifique Nord, non loin des côtes mexicaines. Il y avait cette île inconnue, qui n’a d’île que le nom, à plus de mille kilomètres quand même de la pointe la plus proche, punta Tejupan, qu’entre espagnol et nahuatl on pourrait traduire par « pointe de la pierre » si ça avait du sens. D’ailleurs, par un étrange hasard, notre pirate anglais porte un nom dont l’étymologie peut signifier « l’enclos du rocher ». Raison pour laquelle, littérale, à l’international, on a tranché pour le nom du pirate ?
***
Dans Le Grand Atlas universel aux couleurs du journal Le Monde qu’on m’a offert il y a une quinzaine d’années — était-ce à Noël ou le jour de mon anniversaire ? —, l’île apparaît bien une fois sous ce nom, Clipperton, dans la grande planche continentale des États-Unis et de l’Amérique centrale. Mais elle n’est étrangement pas répertoriée dans l’index des noms, ni entre Clio et Clisson, ni entre l’île Chesterfield et l’île Cocos. Encore un problème de nom. Mais pourquoi elle est absente de cet index qui, à raison d’environ cent cinquante noms par colonne, pour huit colonnes par page courant sur quatre-vingt-douze pages, compte près de cent dix mille noms ? Peut-être parce qu’elle ne peut intégrer le système de carte routière dont procède l’atlas. À le feuilleter, ce sont les villes agglutinées et les routes, épaisses lignes jaunes bordées de rouge, qui ressortent du relief d’ombres, et de nombreux pictogrammes colorés signalant des sites remarquables, les plus importants apparaissant autour des cartes dans des photos qui ne sont que des clichés économiques de paysages naturels ou urbains. C’est ce qui m’avait un peu déçu. Hors index, Clipperton est exclue du système. Pour qui ne la connaît pas, l’île ne peut apparaître que furtivement, par accident, dans le désert océanique de cette grande planche où le continent resserre sa toile de lignes, de signes, de noms. À côté de son nom, un cercle bleu minuscule. Presque un point sur une tache presque blanche.
***
Découvrant l’île le vendredi saint de l’année 1711, le commandant de La Princesse, Michel Dubocage, en réalise la première cartographie dans le journal de bord de La Princesse. Dans ce « plan de l’isle de la Passion », il lui donne l’air d’un trapèze au contour épais, à bords instables. Deux îlots aux sommets extérieurs les plus rapprochés, une esquisse du rocher aux airs de pic montagneux au milieu du plus petit côté et un îlot dans le « lac », seul mot du plan. Aujourd’hui, le plan est plus élaboré. Les angles s’adoucissent, les droites s’incurvent, les bordures s’épaississent ici, s’affinent là, les lignes vibrent. Comme une cellule à travers un microscope à balayage électronique — sauf sur Google map, où il s’agit plutôt d’une radiographie faussée, mais qui a bougé ? —, l’île se teinte de nuances de couleurs, aussi bien sur sa membrane de sable, de plantes et de roche qu’en son cytoplasme aquatique : un blanc cassé d’os en surface, des gris de peau de bête, des verts d’ecchymoses et des zones de bleu sans fond, sans forme, pour noyau. Et, si on ajuste la magnification en passant de la vue satellite au mode plan, la photo se fantomatise, les couleurs s’estompent, et les noms des organites apparaissent dans un dessin pastel. Et notamment ceux que le dessin ne laisse pas supposer, de traces humaines : une improbable aire d’atterrissage ; le port Jaouen pour accoster et le port Etienne côté lagon ; une borne géodésique sur le rocher ; une ancienne station météo ; d’anciens points de débarquement, d’une base scientifique ici, de l’armée américaine là ; l’endroit où se situaient ses munitions ; quatre épaves, dont trois remontent à l’époque où le Mexique revendiquait l’île et en exploitait le guano au début du XXe siècle, la dernière correspondant à un navire pas vraiment identifié ; et avec son drapeau bleu blanc rouge, la stèle. Le reste est l’œuvre de la nature : bois (de Bougainville), rocher (Clipperton), pointe (du Pouce, verte), presqu’île (du Crochet), lagon, îles (aux Œufs, aux Sternes) et îlots (vert, Ouest), récif (grand), anse (du Pouce), baie (de la Pince : Pince Nord et Pince Sud), passe (naturelle, ancienne, du XIX siècle), fosse (orientale, occidentale) et trou (« sans fond »).
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Ce qui fait que l’île de la Passion n’est pas vraiment une île, c’est la couronne de sable relativement plate, refermée sur l’eau du lagon, qui en fait un atoll. Mais ce n’est pas non plus tout à fait un atoll à cause de son affleurement rocheux. Ni l’un ni l’autre. Mais l’un dans l’autre, l’île est bien la trace d’une activité volcanique. Le Grand Atlas universel le laisse supposer, en la situant sur zone de fracture Clipperton. Une fine langue d’un bleu plus sombre s’enfonçant, en serpentant, dans une vaste zone claire de l’océan. L’île se situe presque au bout, juste à côté d’un point abyssal plongeant à 5 486 m. Dans L’Atlas historique de la Terre, que j’ai découvert sous le sapin de Noël il y a quelques années, je m’aperçois en différentes parties du chapitre « du noyau à la stratosphère » qu’elle se situe au carrefour de forces qui finiront par l’engloutir. Ici, une carte de la géologie — en forme du monde classique, coupé en deux cercles semblant se chevaucher comme dans une paire de jumelles déréglée, mais passée au filtre du fauvisme tant les couleurs sont franches et ne correspondent pas à ce qu’elles représentent habituellement (le Sahara en palette de vert foncé, vert clair et rose saumon) —, l’île se trouve dans l’axe de la dorsale sud-est pacifique. Une large fracture verticale de bleu dans l’océan bleu ciel, qui court en d’autres noms, d’autres lignes, certainement des courbes fractionnées, dans les autres océans, parcourant le globe comme une fissure irréversible sur une coquille d’œuf. D’ailleurs, on la retrouve plus loin, sur un globe terrestre chaque fois transfiguré. La ligne de la faille ne change pas, verticale tordue, plus ou moins brisée, largement bombée. Seul le monde change. Ici, en ovale de ballon de rugby, les continents ne sont plus que des ombres sous le combat titanesque des plaques. La petite île de la Passion se trouve là, quelque part entre la plaque de Cocos (lilas) et l’immense plaque océanique du Pacifique (pistache) qui lui passe dessus. Là, la même carte, le même ballon, pour un combat en deux temps de séismes et d’éruptions volcaniques, mais avec les mêmes points chauds en nuances de jaune, orange, rouge, brun, le monde tantôt enflammé, tantôt criblé de coups. Et puis, le passé et l’avenir des plaques, où la dorsale prend cette fois d’autres formes. Où peut bien se situer l’île de la Passion, même si la question n’a aucun intérêt scientifique ? Si on la place sur un point, peut-on reconstituer son histoire, son parcours virtuel sur la Terre, depuis la Rodinia, premier des supercontinents apparus il y a plus d’un milliard d’années ? Et quel serait son trajet futur, pas moins virtuel et foncièrement imaginaire, tant il semble évident que, d’ici quelques années, des siècles pour rester optimiste, le dérèglement climatique, la montée des eaux annoncée avec celle de la température globale, aura tôt fait de la rayer de la carte ?
***
On n’oubliera pas la capacité de nuisance de l’homme. Les épaves sont là pour le rappeler. En un instant, il pourrait bien anéantir l’île et en effacer toute trace. Un simple changement de nom, sans autre raison que la maîtrise de la langue, y suffit peut-être. De la Passion à Clipperton, comme récemment on a rebaptisé le golfe du Mexique, on passe d’une langue à une autre, d’un mythe à une croyance, d’un saint à un pirate, de la quête de la vérité et du sacrifice de soi au mensonge en vue du pouvoir. John Clipperton, corsaire, mutin, pirate, a donné son nom moins, peut-être, pour y avoir posé le pied que pour avoir naître l’idée chère à Robert Louis Stevenson d’une île déserte pour un trésor. Et si c’était sur cet imaginaire, sur ce fantasme, que reposait la décision d’adopter ce nom à l’international. Mais en va-t-il autrement si le moindre mot tente bien de cartographier une chose dans ses moindres bosses, creux, ombres ?
Il y a peu, Paris Match est revenu sur le séjour en solitaire du photographe Benoît Gysembergh sur en 1987. Le magazine titrait : Seul sur une île déserte : Clipperton, un enfer au paradis. Le spectre du récit d’aventures resurgissait. Vivant là, en solitaire, durant une semaine au milieu des insectes, des lézards, des rats peut-être issus des épaves, des fous peuplant le lieu par milliers, et des crabes rouges par millions, le photographe reviendra avec un grand soulagement : « Si le voyageur est content de débarquer sur une île déserte, écrit-il, il est parfois encore plus content d’en repartir. »
Un sentiment que les survivants de l’île « les oubliés de Clipperton » ont pu ressentir, soixante-dix ans avant. À moins que leur aventure, digne du Sa Majesté des mouches de William Golding, ait anéanti leur capacité affective. Au début du XXe siècle, une garnison militaire et des ouvriers mexicains s’installent pour revendiquer l’île — les différends opposent les Français aux Américains, mais surtout aux Mexicains, dès les années 1820 avec l’indépendance, la naissance de la République, de la dictature et des guerres civiles — et exploiter le guano, transformé en engrais. Il y a donc bien des choses à faire avec des fientes de fous. Une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants vivent sur l’île, ravitaillés tous les deux mois par un navire en provenance d’Acapulco. Mais leur compagnie fait faillite pendant la révolution mexicaine (1910-1920). Les ravitaillements cessent, les habitants sont livrés à leur sort. Victimes du scorbut, affamés, ils meurent les uns après les autres, à l’exception de quelques femmes, d’enfants et du gardien du phare qui finit par s’autoproclamer roi de Clipperton. Abusant de ses sujets, il finit par être assassiné par sa victime favorite. Quatre femmes et sept enfants survivent, jusqu’à ce qu’un croiseur américain vienne les secourir, le 18 juillet 1917. Personne ne viendra plus habiter sur l’île.
Mais le mal était fait. Les cochons débarqués avec les hommes sont devenus les maîtres de l’île, décimant les fous. Une hécatombe qui vit leur population se réduire comme peau de chagrin, quelques centaines d’oiseaux. Heureusement, en 1958, un ornithologue horrifié par l’hécatombe abattit les cochons. Restent les rats.
Entre autres événements moins spectaculaires, comme les missions militaires, les expéditions scientifiques et d’autres naufrages, ces histoires n’apparaîtront dans aucun livre d’Histoire. Encore moins dans mon atlas historique, Le grand Livre de l’histoire du monde — le tout premier atlas qu’on m’ait offert, je crois, à moins que je me le sois approprié et l’aie rapporté sans rien demander. C’est tout juste si la révolution mexicaine est mentionnée en une phrase. Mais une phrase dans laquelle ce qui va pour le tout du pays pourrait correspondre avec ce qui se joue sur cette infime partie qui lui échappe, l’île des oubliés : « À l’affrontement entre les troupes gouvernementales et les armées de l’opposition [le combat, en lui, du gardien du phare contre les spectres de la subjectivité modernes] succèdent les combats entre factions rivales [le pouvoir absolu exercé sur les femmes et les enfants], puis la guerre religieuse des cristeros [la justice meurtrière rendue par la favorite] ». Une phrase, et un pan de la fresque murale de Diego Rivera dans la Palais national. Même si elle concerne la conquête de l’indépendance, elle ne peut pas ne pas prendre en écharpe la révolution et la révolte des cristeros à peine achevée. Sur le détail de la fresque, au centre et au sommet du mur quand on monte l’escalier du palais, une banderole met en avant tierra y libertad. Elle trône au-dessus d’un groupe d’hommes, représentants du pouvoir, propriétaires terriens aux visages bien visibles, libres, protégés par une haie de vigne, d’ivresse, et un garde barrant de son épée l’accès à de petites troupes de paysans en guenilles, de dos — les oubliés du pays.
Quoi qu’il en soit, rapporter ce genre d’anecdote, à l’écart, en apparence, de « l’histoire avec sa grande hache », comme disait Georges Perec, ne peut être qu’une affaire de passionnés. On les dénichera, tant bien que mal, sur l’atlas en tous genres et en vrac de la Toile. En attendant, mon atlas historique, dressant pour commencer une petite histoire de la cartographie, rappelle, discrètement : « Lire un atlas, c’est se donner les joies du voyage en esprit… »

03 | totémique
Totémique
Le marque-page de La Nuit des Rois a disparu. Il doit se trouver quelque part dans un livre de la bibliothèque. Un petit marque-page blanc, surmonté du nom de la librairie, de livres d’occasion, et d’un lion couronné, à la façon d’un blason. On n’a jamais rien acheté dans cette librairie, du temps où l’on explorait les bouquineries. Sauf une fois, par hasard, sans le savoir, bien après les années d’études, sur le coup d’un achat en ligne. De quel livre, on ne sait plus. Mais le marque-page était glissé dedans. La première chose qu’on a alors lue, c’est ça : le nom de la librairie bordelaise, son adresse probablement, le logo qu’on découvrait, et le souvenir flottant du lieu.
La Nuit des Rois. C’était derrière la cathédrale. Une sorte de large couloir coupé en deux par un étroit passage, peut-être une porte sans porte. Derrière une vitrine pour une rangée de livres anciens, un vieux type rauque, grisonnant, dans son fauteuil derrière sa petite table. C’est tout juste s’il levait les yeux de son livre quand on entrait. Au fond, dans une pièce capitonnée de livres, en vrac parfois sur les étagères les plus hautes, une porte, un bac contenant de grands volumes, dont les planches de l’Encyclopédie qu’on aimait feuilleter. Un néon qui grésille, des piles de livres gênant le passage. C’est là, au sommet d’une pile, rayon société ou histoire, ou guerre, qu’on est tombé sur La Question. Quand on lui tend le livre, le rogomme dit Tiens ! il était encore là lui… ? Quelque chose comme ça, sans lever les yeux, en tournant une page. Et peut-être comme s’il s’adressait, en fait, à son livre. Que représentait alors cet il, entre un moi virtuel, voire fantomatique, et le livre qu’on posait sur la table? Et où est-il passé, ce livre ? Aujourd’hui, la bouquinerie n’existe plus. À la place, on trouve une des boutiques de restauration rapide, Black List ou Authentic – le temps d’une pause. Mais ça ne devait pas être La Nuit des Rois.
Non. La Nuit des Rois devait se situer être ailleurs, pas à Pey-Berland. Il y avait une autre libraire, à quelques rues de là, derrière le musée d’Aquitaine. Dans une rue courbe, pavée peut-être, d’anciens immeubles de pierre taillée en bossage. Avec une large ouverture en fer forgé, une porte cochère refaite, ce devait être une échoppe réaménagée. On entrait dans une petite pièce au plafond très haut, avec des murs des livres qu’on va chercher à l’aide d’une échelle. Et puis un plafond bas, derrière une paroi de verre, pour un étage insoupçonné. Une grande verrière, comme un long couloir, aménagée dans le puits de jour. Des fauteuils et une table ont été installés là, pour lire et feuilleter, dans un cadre clair et végétal, un vieux journal, une ancienne revue, une affiche de cinéma, et il y en a beaucoup, tirée d’un casier. On trouvait aussi de nombreux objets anciens, surtout des sculptures, des figurines en tous genres. Elles sont posées ici et là sur une étagère, un guéridon, un meuble, qui parfois n’en est pas un tant il est taillé, sculpté, mouluré, stylisé, piédestal aux airs de tour cathédrale ou de totem ironique. Ce sont de petits personnages faits main, en bois, en feutre, ou bien des lambeaux de tissu qu’on aurait fixés, agglutinés en feuillets sur une structure invisible à l’aide d’on ne sait quelle pâte. Ils sont souvent colorés. D’autres relèvent d’un bricolage simple, en carton ou papier, comme ces petits animaux réalisés avec de vieux livres ouverts, les pages repliées sur leurs coins, une à une.
Mais à l’époque, la bouquinerie où l’on se rendait plus souvent, c’était celle de la place Gambetta, en face du Virgin Megastore, disparu depuis, de l’autre côté du parc. On trouvait une belle collection de Que-sais-je ?. De chez ME, souviens-toi : tu prends à gauche, tu remontes toute la rue jusqu’au grand cours, jusqu’au bâtiment de verre de l’école de la magistrature, avec la petite boulangerie qui fait le coin, et là c’est facile, à gauche tout droit, tu descends tout le cours, tu traverses l’autre avec les rails du tram, et tu continues, t’auras le musée des Beaux-arts et son jardin à droite, tu continues jusqu’au pub, le Connemara, la galerie des Beaux-arts en face, et là tu remontes vers Gambetta, ça prend un peu à droite, et c’est juste de l’autre côté de la place, tu traverses le parc et c’est là, au bout des belles marquises en verre et fer forgé du vieil hôtel qui fait l’angle, sous deux stores blancs il y a toujours quelqu’un pour fouiller dans les bacs mobiles, ou une libraire qui range les livres, l’autre à l’intérieur est surtout occupée à enregistrer, devant son écran, les livres qu’elle sort d’un grand carton posé sur le comptoir, à gauche en entrant, ou par terre et elle disparaît et réapparaît, derrière elle ce sont les gros livres anciens, en cuir, et les romans, les grands formats d’un côté, les poches en face, et juste à droite une salle dérobée tout en longueur, c’est les sciences humaines, les livres pratiques, philosophie, développement personnel, livres d’art, une case poésie, mais toi ce sera juste en face, la pièce coupée en deux étages, le petit escalier c’est la littérature jeunesse, les bédés, les livres pour les petits, avec cette belle collection de livres tout en long pour de petites histoires en dessins, sans un mot, mais toi c’est dessous, et attention à la poutre, y a de la rubalise mais c’est pas pour rien, c’est bas du plafond, et c’est là, avec les romans noirs et d’anticipation, tout au fond de sa caverne, les Que-sais-je ?, sous quelle lumière artificielle ?

05 | délirant ?
Meux. Une sorte d’étagère colonne qu’on a dû fermer en posant une porte vitrée. Mais elle est toujours entrouverte, ça ferme pas. On l’a placée à côté d’une carte de la commune, en face de la mairie. Elle est fixée à une structure en bois, avec un petit toit de protection. Mais c’est symbolique la protection. Entre la vitre pour accentuer les radiations solaires et la porte qui baille par où s’infiltre l’humidité, les livres vont devenir des sondes surtout utiles pour la météo. Ou la paléoclimatologie. Par les temps qui courent, t’es pas à l’abri d’une accélération du présent et d’une dilatation du passé, on vieillit plus vite et ça gonfle tout le monde quoi. Et sur la vitre, un sticker : Souriez vous êtes filmés !
Saint-Eugène. La boîte à lire se trouve juste en face de l’église. C’est une vraie maisonnette, avec des murs, un toit. J’ai pensé à la maison en briques des Trois petits cochons. C’est un ancien bâtiment, je ne sais plus quoi, qu’on a rénové au lieu de le raser, comme les maisons en paille et en bois. On l’a baptisé La Petite Médiathèque. C’est inscrit au-dessus de l’entrée. Il faut demander la clef à la mairie pour entrer. Ah si, je me souviens : c’était un local pour entreposer les morts.
Brie-sous-Archiac. Une armoire de grand-mère dans l’abri à vélos. On aperçoit surtout un Larousse de la nature, Le Guide de la maison, Les Noces Barbares, La Foire aux bidasses, Le grand Atlas du monde. À côté, un défibrillateur. Je me demande ce qui sert le plus.
Archiac. Une cabine téléphonique en acier émaillé, porte à deux battants vitrés. Ils reflétaient surtout mon image, dont le titre d’un gros livre se dégageait : Bagatelle. Sur une vitre, une affiche pour un vide-maison. Je me souviens que c’était le 80e anniversaire de l’armistice de la Seconde Guerre mondiale. J’attendais les officiels pour la cérémonie, seul. — Le même jour, je me suis rendu à Celles pour la cérémonie cantonale, avec remise de médailles à quelques porte-drapeaux, le vin d’honneur sous un préau en bois avec une belle charpente. La boîte à lire se trouve à côté, devant un arbuste. Un petit placard en bois, rouge délavé, un peu écaillé, monté sur un piédestal de briques rouges, et couvert d’une petite toiture. La boîte était pleine, les livres rangés à plat. À l’envers, on lit sur la tranche, en grosses lettres blanches sur fond noir, Stephen King, je ne sais quelle lettre ou signe rouge entre les patronymes.
À Saint-Maigrin, je l’ai trouvée sans la chercher, la boîte à lire. J’y étais pour la fête des voisins, que j’ai bien failli manquer. Dans le bourg, en arrivant, rien. Je l’ai traversé deux fois avant de me garer au pied de l’église. Je me suis dirigé vers la salle des fêtes, portes closes. Personne dans la rue. Quand j’ai entendu des enfants jouer, quelque part. J’ai pensé qu’ils jouaient dans leur jardin. Mais, non, c’était comme un mini parc ouvert. Quelqu’un est arrivé, avec une bouteille de cognac. J’ai demandé. C’était juste là, à l’Entre-deux. T’as mangé… ? On a ce qu’il faut sinon… Voisin ou pas, correspondant ou pas on s’en fout ! bien venue à l’Entre-deux. T’es sûr, tu veux rien ? on en a dix fois trop… J’ai encore décliné la proposition. T’imagine, si j’acceptais à chaque fois qu’on me propose ? Et chaque fois j’y ai droit. Je t’offre un verre… ? Tu veux boire quelque chose… ? Et qu’est-ce qu’il prend le journaliste… ? Là c’était Un petit rosé bien frais… ? Et je voyais, vu à l’heure, que les voisins, eux, ils étaient moins frais. Le président de l’Entre-deux, justement, m’expliquant le plus sérieusement du monde en quoi consistait son association, tout en mâchant ses mots avec le nez. J’ai noté ce que je pouvais, j’ai fait une photo de famille, tout le monde groupé contre le mur de briquettes au fond, et son four à pain, le verre haut, et je suis reparti. C’est en sortant que je suis tombé sur la boîte à lire, contre la murette : une ancienne cabine téléphonique de France Telecom, avec des étagères en bois remplies de livres, depuis le sol.
Sainte-Lheurine. Une autre cabine téléphonique, hexagonale, entièrement vitrée, à la croisée de deux routes et pas un arbre pour la protéger des assauts du ciel, des joints de caoutchouc noircis, une coiffe d’un plastique blanc cassé, grisé, couvert de lichens, une plateforme de goudron ravinée, des cailloux, un tapis d’herbe et de mousse, les étagères en bois montées sur des croisillons de guingois, livres, revues, quelques journaux et un vieux bottin, tout en vrac, au sol, sur chaque étagère, pages ouvertes, repliées, déchirées, comme si on avait retourné la cabine, un seul titre s’offrant à lire, Nord et Sud, un autre, à l’envers et lisible à demi, Les nuits du…, d’où sera peut-être sorti un rêve étrange de cette boîte, pour ainsi dire, à dé-lire.

Jarnac. Je n’avais pas fait attention. La boîte à livres se trouve devant la porte de la bibliothèque. Deux étagères de livres. Sans boîte, mais une feuille sur le mur. C’est écrit : boîte à livres.
Arthenac. La boîte à lire se situe sur le petit parking en face de la mairie, entre deux massifs de fleurs. C’est un petit cabanon en bois posé sur le gravier, du genre de celui qu’on pourrait trouver au fond du jardin avec une brouette rouillé, des seaux et un arrosoir percé, des tuyaux emmêlés, ou sur une plage en cabine pour se changer et regarder par un trou, ou des toilettes sèches au milieu des pins, derrière la zone food-trucks d’un festival. La porte est cadenassée, mais on peut regarder par le cœur qu’on a découpé. Et on n’y voit presque rien.
À Saint-Ciers-Champagne, pas de boîte à livres. Une petite bibliothèque, me dit-on, dans la mairie. Mais le village vaut surtout pour tous les petits personnages qu’il sème et qui racontent, pour un temps, chacun une histoire — parfois à dormir debout.
Magnifique comme toujours
Merci Louise pour cet enthousiasme encourageant.
la quête du livre venant se préciser dans les lignes de la marine (un zoom comme une glissade), j’aime
Et la glissade se poursuit en archipel. Ca m’a pris pas mal de temps, entre les affaires courantes. (D’où ma réponse tardive.) — Merci Christophe.
entre les langues et leurs hiatus, luttes d’influence, différents nationaux ; les couleurs, leurs nuances ; les formes, le dessin des formes ; les couches géologiques depuis le noyau terrestre et l’eau planétaire, ses afflleurements… une île… ou juste une tache… ou c’est une hallucination, offerte à interprétations… un truc dans l’œil (de l’histoire)… je salue la précision et la ténacité
Et pas facile de tenir le cap, quand il n’y en a pas vraiment. Cette vue satellitaire de lecteur sur mon petit archipel d’écriture me fait dire que, le mieux, serait de disperser ces fragments parmi les autres (à venir). Ca pourrait faire un ilot en forme de vaisseau fantôme, toujours plus mal foutu à chaque aller et retour de sa dérive. — Merci d’avoir pris le temps de tout lire Christophe.