#livre #02 | voyages en atlas

J’étais un point. Un point sur la page d’un grand livre. Un point qui visitait un monde en deux dimensions, un univers de papier glacé aux couleurs étranges. Les adultes voyaient juste un enfant perdu dans un livre trop grand parce qu’ils avaient oublié. J’étais un point quand j’effleurais de mon index la page du grand atlas familial. J’étais juste un point qui évoluait à travers les pays, les frontières, les montagnes, les rivières, les villes, les océans. J’étais un point qui explorait le monde.

La mappemonde, découpée en pages dans l’atlas familial ou accrochée au mur dans le couloir, a toujours été une manière privilégiée de voyager. Il convient bien sûr de se prémunir de toute l’imagination disponible, jardin patiemment entretenu, de garder l’esprit inflammable, d’allumer le projecteur des rêves et des pensées dans nos têtes. Il faut ensuite retrouver son âme d’enfant. Ce n’est pas toujours facile quand l’âge adulte nous happe, mais c’est indispensable pour retrouver cette faculté qui nous était naturelle dans nos jeunes années. 

Je suis allé au Groenland ce matin. Il faisait froid, paraît-il, mais je ne crains pas le froid. Ni le chaud, ni l’eau, ni les montagnes, ni les guerres. Ni rien. La seule sensibilité que j’ai vient de mon esprit. Je me suis dit qu’il devait faire froid, mais je n’avais pas froid. Il faisait froid, et j’ai entendu cette vieille femme qui parlait de sa vie et de ce que j’avais lu dans un journal. La glace bleue remplissait l’espace, des séracs s’effondraient dans la mer, ceux-là mêmes que j’avais vus dans un documentaire il y a quelques jours à la télé.

Mon atlas est un appareil de transportation immédiat et intemporel. Je l’ouvre, je regarde, je voyage. Et quand je n’ai pas le livre, que je ne suis pas chez moi, je l’invente. Je l’ouvre et je voyage. Avec le temps, je n’ai pas besoin de l’atlas pour partir. C’est une façon de penser le monde. C’est un guide pour l’imagination. Tout devient atlas, tout ce qui tombe devant mes yeux, qui s’insinue dans mon esprit, un texte, une musique, une saveur, un souvenir, une sensation. Regarder le monde d’en haut et plonger dans le détail, aborder la vie dans sa géographie. 

Du temps où mon monde s’écrivait dans des cases avec des dessins et des phylactères, je voyageais souvent avec Philémon. Il vivait dans un atlas. Ce personnage de bd voyageait entre son village et les lettres de l’océan Atlantique. Des îles au milieu de l’océan en forme de lettres. Dans une bande dessinée, l’auteur vous prend par la main. Par les yeux, plutôt. Il vous emmène dans son monde et vous drogue de ses rêves. En écrivant ça, je me rends compte que c’est vrai pour tous les livres de fiction.

En ce moment, les soirs avant de m’endormir, je vais à Paris dans une autre époque. Durant la préhistoire, la Seconde Guerre mondiale, le Moyen-Âge. Au temps de la révolution. Je me promène dans les cachots de la Bastille, j’entends gronder la colère du peuple, je vois vaciller la tête des nobles. Dans l’atlas de mon imagination, l’ailleurs n’est pas que géographique, il peut être temporel aussi. Ou les deux. Un atlas historique, c’est une succession d’époques, une multitude de présents qui s’empilent les uns sur les autres.

En 1922, Gertrude Stein a publié Geography ans Plays. Elle y décrit la géographie sans limites de notre esprit et celle, encadrée, de notre nature. Elle compose des paysages en écrivant des portraits d’hommes et de femmes. De son écriture si particulière avec sa grammaire recomposée, elle dessine l’atlas d’un monde aux saveurs qui lui sont propres. Comme un tableau de Picasso ou de Brake, comme une chorégraphie de Merce Cunningham. 

Ce soir, j’irai peut-être en Amazonie, pour discuter avec Raoni de la tribu Pirikpura rencontré au détour d’une page Wikipédia. Ou alors à Bangkok pour construire un temple bouddhiste. J’irai peut-être en Colombie britannique marcher au cœur d’une forêt primaire ou plonger au plus profond de la fosse des Mariannes. Je prendrai un café en haut de l’Annapurna avant de chercher une île déserte au milieu du Pacifique pour écrire un livre. J’irai rendre visite à Philémon sur son A.

L’atlas propose en évidence ce que l’écriture cherche dans les réalités multiples qui s’offrent à nous : les failles où s’engouffrer pour que naisse la fiction. Une frontière, la ligne bleue d’un fleuve, l’altitude d’un sommet, la profondeur d’un gouffre, l’immense étendue d’eau salée, les tracés invisibles de latitude et de longitude, un équateur, deux tropiques, des îles en forme de lettres. Des rêves.

Photo de Olivier Darbonville sur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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