#LLCF#01| Matière formatée



Dans ce bâtiment règne le silence. Les pas sont comptés sont feutrés sont circulaires. Les bouches sont murmure, sont bégaiement, sont hésitation tandis que les yeux qui précèdent le mouvement lent sont eux agitation . Ici. Sur cet îlot dans la ville, les nombreux rayonnages où sont rangés -pardon, classés- les livres craignent les doigts fureteurs. Pas touche s’ils sont poisseux ! Pour accéder aux ouvrages (d’aucuns diraient, bouquins), il faut s’accroupir ou se tenir sur la pointe des pieds ou risquer un torticolis. Accès gratuit mais périlleux. Dans ce bâtiment, absolument personne ne vient troubler l’ordre des rangées plus ou moins saturées de livres à la verticale. On ne peut en voir toute l’étendue sauf à s’y déplacer. En rang l’une derrière l’autre, elles tiennent du maintien militaire. Rien ne dépasse. En quelques endroits, que je pense stratégiques, un bureau avec personnage lunaire veille et peut à l’occasion donner un conseil de lecture ou l’emplacement de ce que l’on cherche. C’est ainsi que « Méditer avec Bouddha » porte l’index 300 et sera juste après « Maigrir en toute confiance ». Pour « Jésus », allez-y voir, c’est tout à côté des Usuels à votre droite. Il est indexé en 200.
Moi, je déambule tranquille, me laisse embarquer dans ces dédales, revient souvent aux mêmes rayonnages ou cherche ardemment et partout les couvertures jaunes. Ou plutôt la tranche jaune car dans ce bâtiment, les livres sont visibles sur leur tranche. On peut remarquer, avec étonnement à la réflexion, que pour chaque domaine représenté, les formats sont à peu près identiques. Les livres d’art sont de grandes dimensions, les romans beaucoup moins, les essais encore moins. Quelquefois, pour attraper un livre, le sortir de son rang, il faut l’empoigner, le désolidariser de ses compagnons et même rudoyer ceux-ci afin de pouvoir en regarder la couverture, l’ouvrir, en lire quelques lignes au hasard. Eux aussi sont sous l’emprise d’une certaine discipline. Y figurent le même type d’informations de livre en livre  (auteur, éditeur, titre, dépôt légal, copyright, date de parution). Quelquefois traducteur ou/et illustrateur, quelquefois la collection qui l’accueille, très souvent ils sont paginés et proposent une 4 ème de couverture présentant ce qu’on y lira. Mais là s’arrête la règle. En le prenant en main, le livre déploie tout son jus. Et j’arrête net le vagabondage. Je l’extirpe et l’emporte. Rentrer chez moi est alors une priorité.

#LLCF#01bis| Avant-propos
Le livre tient la main en place comme la canne tient la jambe défaillante mais quelquefois l’objet livre peut devenir livre-objet. Moi même et mes amis lui donnons plusieurs fonctions.
Le livre-poche, entre le kleenex et les clés, se tâte régulièrement pour en vérifier la présence.
Le livre-bain reste en surface comme le canard et s’attrape à pleines mains ou avec les dents.
Le livre-raison s’écrit à la plume et se corne en bas de page avec pouce et index avant de passer au mois suivant.
Le livre-souffle, sans aucun signe de ponctuation, s’appréhende sans reprendre haleine ni toussotement ni doigté.
Le livre-dépannage est souvent formé d’empilement que l’on prend à bras le corps avant de le déposer au bas d’une porte qu’il cale.
Le livre-salon pomponné avec soin ne se touche que des yeux. Il sommeille en vitrine et se laisse admirer… ou moquer.
Le livre-fiancé dort tout près de nous. Avec douceur, nous le maintenons ouvert entre pouce et index de chaque main. Sitôt refermé, il se blottit sous l’oreiller comme forêt endormie sous les rêves.

A propos de Louise T.

Des fragments de vies dans divers lieux Afrique du Nord/France/Côte d'ivoire/ France. Villes et campagnes. Ecriture et Lecture. Aimerais être en lien plus étroit avec moi.

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