C’était un gros engin, gros comme un gros ordinateur d’époque ,plus gros peut-être encore, il avait coûté très cher, je ne sais plus comment on l’appelait, liseuse ? c’était avant la période des liseuses qui auraient pu sans doute l’en dispenser. Il l’avait trouvée chez son opticien qui n’en vendait pas des masses, qui peut-être l’avait commandé spécialement pour lui. En tout état de cause, ça lui permettait de lire de nouveau malgré sa DMLA qui avait maintenant réellement progressé, il ne voyait plus que des choses pâlichonnes autour d’un sombre halo central, je te reconnais à tes cheveux et ton épaule, il pouvait poser sur une tablette le livre ou la page pliée de son journal qui était réfléchie et largement grossie sur l’écran en face de lui il penchait un peu la tête, à droite à gauche, il perdait sa ligne de lecture en route, en réalité ça le fatiguait beaucoup, il aimait lire au lit ou dans un fauteuil, assis bien droit le livre ouvert dans sa main gauche, la main droite toujours prête à tourner la page, au point que ce bruit signalait sa présence, il la tournait un peu brutalement, elle ne chuintait pas en douceur, elle claquait plutôt, son geste était nerveux comme tous ses gestes. pourtant, il ne cornait jamais les pages, n’écrasait pas la reliure en laissant un livre ouvert affalé sur ses pages, un livre était un sanctuaire, il possédait encore de très vieilles éditions numérotées héritées de son père, quand on voulait lui en emprunter, il exigeait qu’on passe des gants blancs, ce n’était qu’une plaisanterie, mais tout de même assez dissuasive, il possédait de vieux marque-page en carton au nom d’éditeurs qui n’existaient plus ou de laboratoires pharmaceutiques, il les avait peut-être hérités de son beau-père phlébologue, les couleurs étaient grisées comme toutes les impressions vintage… tout cela conservé comme on conservait les choses à l’époque, il conservait tout, même les bibelots cassés qu’il ne réparait jamais, c’était un progressiste conservateur, il aurait également voulu conserver sa possibilité de lire, sa dernière distraction accessible, il avait renoncé à toutes ses activités militantes qui le fatiguaient trop à présent, il continuait à payer ses nombreuses cotisations mais ne se déplaçait plus, il avait vendu, mal, sa prodigieuse collection de timbres, même la télé, il la regardait de côté et penché en avant tout contre l’écran, il essayait de contourner l’énorme scotome qui lui bouchait la vue. Avec sa machine, ce n’était pas si pratique, même s’il pouvait encore tourner les pages, il devait rester devant son bureau qui était déjà bien encombré de papiers administratifs et de piles de journaux, la machine était lourde et fixe, il découvrit que la lecture y était moins plaisante qu’assis dans son fauteuil ou à demi-couché dans son lit, et l’été, à demi étendu dans un transat, ses postures habituelles. Il ne se déplaçait jamais sans livres et partait en vacances avec un plein carton de nouveautés dont il se régalait à l’avance, des polars, des essais, des romans historiques… beaucoup de littérature américaine… Sauver sa lecture, c’était lui sauver la vie, on en était convaincu, on allait emprunter pour lui des livres audio chez Valentin Haüy. Il n’en est pas moins mort moins d’un an après l’achat de la machine, nous avons reporté sa liseuse géante chez son opticien avec pour mission de lui trouver un acquéreur, ce qui n’arriva jamais.