Surtout ne pas laisser tomber ce bouquin. En ce moment tout m’échappe des mains, je suis devenue maladroite. J’ouvre le livre avec application. J’ai choisi un ruban rouge comme marque-page, quelque chose de léger pour ne pas laisser de trace. Contrairement à mes livres d’enfance je ne peux pas le reposer retourné et ouvert, il est trop vieux, trop fragile, il risquerait de s’éventrer. Le problème c’est que depuis quelques mois je suis en colère presque tout le temps. Ce livre n’arrange rien. Pour un peu je le balancerais contre un mur ou je le jetterais par la fenêtre (j’habite au 7 ème étage) ou je le piétinerais tant il m’énerve. D’une part il est moche, d’autre part je ne supporte pas ce qu’il raconte, une passivité désespérée de femme qui m’exaspère. Mais quand on me regarde en train de le lire personne ne peut savoir ce que je ressens parce que je donne le change. Je penche la tête au-dessus du livre ouvert, dissimule mon énervement derrière ma frange trop longue et respire avec le ventre. J’ai appris ça au théâtre, ça calme (le théâtre est une joie). Ensuite je peux me redresser, mes doigts ne sont plus crispés, je tiens le livre avec délicatesse. Pas question d’humecter mon index pour tourner les pages jaunies, ça non. Sur mes paumes ouvertes le livre repose tranquille mais peu à peu mes doigts ne peuvent s’empêcher de suivre et de creuser les pliures de la couverture, là où le papier cartonné a perdu son vernis. Je creuse, je creuse et je pense à toutes celles et ceux qui ont tenu ce livre avant moi. À leurs histoires de vie. Peut-être ont-ils vécu des choses incroyables ? Étaient-ils amoureux (comme je suis amoureuse de ce garçon aux yeux noirs et aux longs cils) ? Où vivaient-ils ? D’ailleurs sont-ils encore en vie (le livre est si vieux) ? Et ont-ils pleuré comme je pleure en lisant ce fichu bouquin, surtout vers la fin ? De penser ça je me sens moins seule, ça me rassérène. Je me dis qu’un livre pareil ça peut aussi tenir compagnie.