Quelle drôle d’idée que de parler du livre alors que Gibert ferme, que la dernière enquête sur la lecture montre que les jeunes ne lisent plus et que les grandes maisons d’édition sont en passe de devenir propriété de milliardaires pour ne publier que ce qui leur plait.
Parler de livre, une idée de gens qui lisent et qui écrivent, qui se lisent entre eux. En parler pour résister ? Résister, quelle drôle d’idée !
C’est un vieux livre trouvé dans les caisses de déménagement d’amis. Un vieux livre qui sent mauvais, de ce papier au toucher de buvard qui retient les odeurs. Couverture souple imprimée cadre bleu marine, liseré rouge. 260 pages.
« edited by Jacques Schiffrin Pantheon books inc. New York Printed in USA Albert Martin Inc, NY Achevé d’imprimer le trente mars mil neuf cent quarante-quatre sur les press (sic) de l’imprimerie Albert Martin, INC., New York Coulsdon, Ashdown-Park hôtel 2 septembre 1943 » Il a été tiré de cet ouvrage deux cents exemplaires, numérotés de 1 à 200, Et vingt exemplaires hors commerce, numérotés de 1àXX sur papier corsican.
En recherchant ce qu’est le papier corsican, j’apprends qu’un exemplaire du livre s’est vendu 1222 euros en 2025, le même que celui que j’ai entre les mains, mais N° 37 des deux cent vingt exemplaires. L’édition de 1943 à Alger chez Charlot In-12 en feuilles, couverture imprimée, étui. Édition originale. Un des cent premiers exemplaires tirés sur Japon (nº 77) estimé entre 1000 et 2000 euros, vendu 3800 euros
Edmond Charlot, le libraire éditeur premier à publier Albert Camus je connais un peu grâce à Kauther Adimi et son livre Nos richesses, mais qui est Jacques Schiffrin dont j’ignore tout. Fondateur de la Pléiade, licencié par Gallimard après la publication des lois antijuives en 1940, exilé à New York avec l’aide d’André Gide, grand-père d’Anya Schiffrin professeur à Columbia, épouse de Joseph Stiglitz qui préface This is the end l’édition des derniers dessins de Patrick Chappatte au New York Times avant que le journal renonce aux cartoons.
Le livre que je tiens entre les mains publié aux états unis et et que je viens de terminer, le livre qui vaut peut-être plus de 1000 euros que je dois aux copains qui le laisse pourrir dans un garage, c’est l’armée des ombres de Joseph Kessel dont je n’avais jamais rien lu. Un livre absolument actuel dans la forme et dans le fond, sans concession pour dire qu’il faut du courage pour résister. Il faut aussi des réseaux, de l’inventivité, des lieux où se cacher et la conscience de la gravité de ce qui se passe. Je me demande si nous avons tout cela.