#livre #01 bis | la chute d’un livre

Juchée sur la banquette qui longe le mur de livres, elle se hisse sur la pointe des pieds et s’étire autant qu’elle le peut, bras droit levé, sur l’assise meuble. La main gauche a saisi le bord d’une étagère qui tremble, est-elle bien fixée? Au bout du bras qui s’élance, la main se tend, les doigts remuent pour gagner en longueur. Grandir. Grandir encore. La main comme une petite bête tentaculaire avance, grappille les centimètres vers sa cible. Ce livre. Lui-là. Un grand à dos noir. Un très grand, même vu d’en-dessous, en perspective de grenouille. Celui-là ? Oui. Pourquoi? Les livres perchés ne tirent pas tous leur place d’un arrangement alphabétique ; les livres de l’étagère la plus haute sont parfois sujets à un classement à part. Livres hors d’atteinte. Livre, d’après. Livre pour plus tard. Un tabouret ajoute une hauteur à celle de la banquette, à celle du corps qui se hisse : le corps tangue sur sa tour provisoire. La main est devenue pince; les doigts agrippent la tranche, -on dirait qu’elle se rétracte, se refuse à la main, se mure dans son retrait –, les doigts sortent leurs griffes et tirent. Le livre vient à la main; il vient à elle avec tout son poids. Ce livre hors d’atteinte et soudain à portée de regard. Ce livre, celui-là, bien trop lourd pour la main qui l’agrippe; cette main, juste pas encore assez grande, qui l’étreint. Alors la main lache ; elle lache le livre; il tombe, ventre ouvert, à terre avec un bruit de pierre. Et elle tombe après lui, sur les pages interdites.

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit, tient son journal en images, écrit et marche chaque jour a publié un peu pour aller au bout d’un geste ( Ils tombaient ) ( Averses) https://www.amazon.fr/stores/author/B09LD7R2KY . Écrit pour lire.

11 commentaires à propos de “#livre #01 bis | la chute d’un livre”

  1. Cinématographique, mais en même temps on s’identifie immédiatement au personnage, on est cet équilibre et cette tension vers le livre.Merci!

  2. Merci Nathalie. quelle belle montée en puissance de la chute.
    « Et elle tombe après lui, sur les pages interdites »
    J’adore. Merci.

  3. Lecture très incorporée de ton texte…
    Permets moi cette petite petite sinuosité personnelle.

    Poignet (droit de droitière) cassé il y a peu, en convalescence.
    Plusieurs semaines chewing-gum.
    Les doigts retenus par la raideur.
    Pour s’ouvrir contraints de braver la douleur.
    Une pliure, sans prolongement.
    Porter. Impossible. Saisir. Aucun doigté.

    Le livre tout la haut, c’est la main gauche, maladroite, qui s’y colle.

    Bon. Je file chez le kiné !

    • Oh Yael grand courage pour la rééducation et merci d’être passée lire en incorporation !
      ( penser À bras cassé de Michaux Fata Morgana )
      « Il boudait. Ce bras qui l’avait lâché, il le lâchait à son tour, et vainement encore cinq mois plus tard la kinésithérapeute m’exhortait à rentrer dans mon bras, mais je me débrouillais avec le gauche, m’étant mis tant bien que mal, dès le lendemain de la chute, malgré sa maladresse, sa presque inexistence, à écrire vermiculairement de la main gauche pour ne pas perdre trace entière de cet aspect gelé et belle-au-bois-dormant de la nature, dont il fallait que je prenne note, afin de ne jamais plus l’oublier, ni l’omettre dans mes futures possibles investigations. »

  4. Tu as l’esprit à la chute, ces temps-ci… remarque, il aurait pu te tomber sur la tête, tout comme un ciel… et poser un tabouret sur la banquette, quelle idée, on a tellement d’occasions de se casser la figure sans ça! me suis bien amusée à te lire…

    • La chute est un fil fragile… merci d’être passée par là Catherine

  5. L’élan de la progression, le mouvement, la gestuelle du corps quand tout s’étire, « la tranche qui se mure dans le retrait », et le basculement. Merci, Nathalie.