Juchée sur la banquette qui longe le mur de livres, elle se hisse sur la pointe des pieds et s’étire, bras droit levé, autant qu’elle le peut sur l’assise meuble. La main gauche a saisi le bord d’une étagère basse; est-elle bien fixée, ça remue. La main, au bout du bras qui s’élance, s’allonge encore ; les doigts remuent pour gagner en longueur . Grandir encore. La main comme une petite bête tentaculaire avance centimètres par centimètres vers sa cible. Ce livre. Celui-là. Un grand livre à dos noir et blanc. Un très grand, même vu d’en-dessous, en perspective de grenouille. Celui-là? Oui. Pourquoi? Les livres perchés ne tirent pas tous leur place d’un arrangement alphabétique ; les livres les plus hauts de l’étagère sont aussi sujets à un classement à part. Hors de portée. Hors d’atteinte. Livre pas maintenant. Livre plus tard. Livre après. Un tabouret ajoute une hauteur à celle de la banquette, à celle du corps qui se hisse : le corps tangue sur sa tour improvisée. La main est devenue pince; les doigts agrippent la tranche –il semble qu’elle se rétracte–, les doigts sortent leurs griffes et tirent. Le livre vient à la main; il vient à elle avec tout son poids. Ce livre hors d’atteinte, et soudain à portée de regard. Ce livre, celui-là, bien trop lourd pour la main qui l’agrippe; cette main, juste pas assez grande, qui l’étreint. Alors la main le lache. Elle lache le livre. Il tombe, ventre ouvert, à terre avec un bruit de pierre. Et elle tombe après lui, sur les pages interdites.
Un commentaire à propos de “#livre #01 bis | la chute d’un livre”
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Cinématographique, mais en même temps on s’identifie immédiatement au personnage, on est cet équilibre et cette tension vers le livre.Merci!