Des jeux, il y en avait peu, dans cet appartement parisien où ma mère avait passé son adolescence. Ses parents l’habitaient toujours. En-dehors de l’été, pour alléger la tâche de leur fille qui alors pouvait se consacrer à ses deux autres enfants plus jeunes, nous y passions les vacances scolaires, mon frère et moi. Ce livre, lorsque nous étions sages, nous pouvions jouer avec. C’est ma grand-mère qui le prenait sur l’étagère, il était lourd, mes bras n’étaient pas assez forts pour le porter jusqu’à la table de la cuisine. Il était épais, de ma main, je ne parvenais pas à mesurer sa tranche. Sa couverture beige-rosée avait la légère rugosité de la toile, avec au centre une femme de profil, ses cheveux retenus par une couronne de feuilles. Elle soufflait sur une fleur de pissenlit. Longtemps, je doutais du nom, car celle que je connaissais était jaune et ne ressemblait pas à cette boule plumeuse. Cette fleur m’était familière, elle poussait dans la cour de l’école et portait ce nom que l’on pouvait utiliser, car ce n’était pas un gros mot. Le titre, commençait en haut à gauche et occupait le premier quart de la page. Mon frère savait déjà lire, j’apprenais donc que dans cet objet, il y avait cinq mille huit cents gravures, cent trente tableaux et cent vingt cartes. Tout un monde ordonné par ordre alphabétique. Était-ce une gravure ou un tableau ? Au début de chacune des lettres de l’alphabet, un dessin fourmillait d’objets hétéroclites qui possédaient un seul trait commun : ils commençaient par la même lettre. Nous devions en trouver le plus possible. Certaines lettres étaient faciles et d’autres non. C’était le jeu du soir. Le livre a disparu dans un déménagement, remplacé par un autre, moins propice à cette activité ludique.
J’ai longtemps cherché un exemplaire similaire, dans les bouquineries. Peine perdue, les vieux dictionnaires finissent au pilon. Avec le temps, ils sont devenus des objets pour collectionneurs de vieux papiers. Dans une brocante, j’ai trouvé un rescapé, mal en point : la quatrième de couverture ne tient qu’à un fil, la tranche laisse voir les feuillets cousus, des pages ont disparu. Qu’importe, précieusement, il repose coincé entre deux gros élastiques en attendant d’être restauré. D’ici là, le jeu pourra continuer.
Mais oui, Larousse et sa semeuse, figure (re)connue