Ça faisait quelques jours qu’el y pensait, sans réussir à se souvenir d’où el avait entendu parler de ce livre, mais ça lui était resté en tête, comme une comptine pour enfant. Alors l’idée d’entrer là où el n’était encore jamais rentré seule, dans cette salle dont tous les professeurs parlaient à la rentrée puis s’ingénier consciencieusement à oublier pour le reste de l’année, jusqu’à la visite éventuellement annuelle obligatoire de l’un d’entre eux, s’était planté quelque part en el. El avait entendu dire qu’il y avait dans ce lieu beaucoup de ces objets qu’el désirait certainement mais dont el savait pertinemment qu’el n’aurait jamais ni le temps, ni le lieu pour se payer le luxe d’en ramener « à la maison » : le CDI. Il était notoire que la femme qui présidait à la destinée de ce lieu et de tous les objets qu’il contenait était la femme du proviseur. Peut-être est-ce pour cela qu’il était encore plus déserté que d’autres. Ce matin-là, el n’avait pas décidé d’y aller. Comme pour toutes les décisions importantes, elle devait se surprendre à les prendre dans l’instant, surtout sans y réfléchir. El s’est retrouvée pas loin du bâtiment, sans avoir d’autres missions que de marcher, et ainsi a donc réussi à orienter ses pas vers lui. Une fois à l’intérieur, porte ouverte puis se refermant d’elle-même très lourdement comme pour l’emprisonner à l’intérieur et l’empêcher de s’enfuir, il lui fallait encore arriver au bureau de la documentaliste/femme du directeur. La femme n’était pas très grande, on ne l’apercevait qu’en s’en approchant, et heureusement. Toujours sans réfléchir, surtout parce qu’une fois arrivée là il n’y avait plus que cela à faire, el marcha vers le comptoir. La femme était de dos et brune. Elle n’avait pas l’air si méchante. Elle se retourne. El(le)s sont seules dans la pièce qui résonne contre toutes les étagères trop lourdes. Chaque mouvement de corps soulève l’air qui bute contre les couvertures de livres protégés par un film plastique donnant une acoustique étrange. Et c’est encore pire quand la femme se met à parler :
« -Oui, tu voulais quelque chose ? »
Elle n’a pas l’air étonnée de voir un élève, et pourtant peu s’y aventurent et encore moins à l’heure des cours. Mais elle n’a pas l’air étonnée. Elle est brune et sa voix et douce. Ses lunettes en écaille, épaisses, feront toutes les lunettes qu’el rencontrera par la suite. Toujours et surtout sans réfléchir, sans prendre conscience de quoi que ce soit, surtout pas, elle répond :
« -Bonjour, auriez-vous Le Banquet de Platon ? »
Ce qui suit, el l’a déjà vécu. Pas en détail, en structure. El le revivra toute sa vie. El cherchera à l’expliquer toute sa vie.
Tout l’être qui lui fait face se transforme. Comme si une ombre venait prendre possession de la documentaliste. Plus une goutte de douceur, tout s’est noirci, le bureau, l’air, les lunettes, la femme et surtout, surtout, l’ombre tient tout ensemble. La voix s’est transformée aussi, elle est devenue inquisitrice, suspicieuse, jurée d’assise convaincue :
« -Pourquoi tu veux ce livre-là ? »
Très honnêtement, el ne s’attendait pas à cette question et ne sait pas trop quoi répondre, à part :
« -Et bien, j’ai envie de le lire…
-Mais il n’est pas à ton programme, tu es en seconde, c’est ça ? ce n’est pas pour toi. »
El devient liquide, tout son être est liquide, et pas de la même densité des autres liquides de la pièce. El sent bien le danger : les autres liquides vont essayer de noyer le sien. C’est tout ce qu’elle ressent, la nécessité pour survivre de ne pas être noyée dans les autres liquides. El ne comprend rien, ne comprend pas la question, ne comprend pas pourquoi on lui pose cette question, ne comprend pas ce qu’el a fait de mal. Puis, dans une nanoseconde, el comprend, finalement, el est bien obligée de comprendre pour se sortir de cette situation. Alors toujours sans réfléchir, el se promet de ne pas sortir de ce bâtiment sans ce livre, coûte que coûte. C’est une bataille. El ne sait pas comment el s’est retrouvée là, ça la conforte dans l’idée qu’el n’est jamais rentrée là auparavant pour de bonnes raisons.
Du haut de petit corps d’adolescente qui n’est ni plus grand ni plus petit que celui qui lui fait face, liquidement, elle maintient :
-Je veux Le Banquet de Platon.
El ne sait pas ce qu’il va se passer, peut être le sol va-t-il s’ouvrir et va-t-elle être jetée dans les flammes éternelles, mais el tient bon, parce qu’el ne réfléchit pas, et heureusement.
El a déjà croisé cette femme. Pas cette femme, mais la structure.
El avait dix ans. Un matin où el avait encore déçu sa mère un peu trop, celle-ci décida de lui montrer tous les murs du salon de plus près en lui apprenant physiquement ce que voulait dire le principe de gravité terrestre et surtout comment en accélérant un corps celui-ci pouvait s’en défaire l’espace de quelques secondes et goûter à la solidité bien réelle des murs d’une pièce. Hélas, cette expérience laissait quelques incommodités corporelles. Ainsi, arrivée dans la cour du collège, alors qu’une prof la prenait vigoureusement par le bras pour lui demander si el avait bien fait signer le mot de la veille dans le carnet de correspondance, l’une de ces incommodités lui souffla un cri à la gorge qui fit s’arrêter tous les bruits d’une cour de collège à 5 minutes de la sonnerie. El apprécia ce résultat d’expérience inattendu et donc inespéré. El pouvait donc faire taire une cour entière juste avec un cri. Intéressant. Puis son regard croisa celui de la femme blonde/prof de maths. Ce regard, pour un très court instant, lui sembla différent de l’habitude, mais el ne réussissait pas à le traduire. El ne savait absolument pas ce qu’il signifiait, hormis qu’el allait encore avoir des problèmes. Rétrospectivement, à l’âge dit adulte, elle essaya de mettre des mots sur ce regard, sans jamais réussir à décrire leur couleur exacte : de la crainte, un peu, de l’étonnement, pas mal, du dégoût peut être ? Ou est-ce venu après ? El ne saurait dire tant el sait qu’à chaque fois qu’el y pense, el le recrée.
Toujours est-il que cette expérience lui réservait au moins vingt-quatre heures de retombées inattendues et inespérés. C’est d’ailleurs assez caustique quand on sait que c’est cette expérience, en particulier, qui lui ôtera à jamais tout espoir. De rien. Et c’est probablement à partir de là qu’elle a commencé à se demander à quoi bon attendre. Sans pour autant pouvoir s’en empêcher.
El passa de salles en salles, dont certaines auxquelles elle n’aurait jamais pensé avoir accès un jour, comme le bureau du directeur. Et toute la journée fut une sorte de fête de la science comportementale. Jusqu’au lendemain matin, jusqu’au bouquet final.
On lui demanda d’enlever puis de remettre son pull, on ausculta ses bras, on compta les bleus. El se sentait étonnamment bien. Il n’y avait là pour elle rien d’étonnant et el s’amusait de leurs réactions. El en joua bien sûr. Comment ne pas céder à la tentation de l’attention ?
C’est au bout de cette première journée, quand elle dut sortir de l’établissement pour aller prendre le bus et rentrer chez elle, comme tous les jours, en passant devant le bureau du directeur qui était derrière le bureau vitré de la secrétaire, tout deux étant fermés, qu’elle sentit cette ombre, encore une fois. El l’avait déjà ressentie avant, mais là, il y avait quelque chose comme une nouvelle quantité, quelque chose qui allait la dépasser, la submerger, une quantité qui allait complètement la noyer. Et c’est à ce moment-là qu’el commença les exercices d’apnée sociale. Pour sa survie. Sans y réfléchir, surtout sans y réfléchir.
Et le lendemain matin, puisque le reste de la journée s’était déroulé à l’habitude, el s’attendait à recevoir quelques reliquats des abondances attentistes de la veille. Ce qui fut le cas, certainement, l’attention était même à son comble dès le premier cours de la journée, quand la professeure générale, connue et reconnue de tous comme une femme sincère, honnête, protectrice, douce, pris la parole dès le début du cours de français pour parler de ce qui s’était passé la veille et dont tout le collège avait été témoin, puisque tout s’était fait dans les salles de classes, dans les couloirs, etc.
« Ce matin, nous allons parler un peu de ce qu’il s’est passé hier avant de commencer le cours… »
El se redresse, c’est son moment, el va pouvoir recueillir de l’inattendue et de l’inespéré à foison.
« Je voudrais vous dire tout d’abord que le mensonge est l’un des plus … », el s’est arrêté au mot mensonge. El ne peut physiquement pas entendre la suite, el sait que « ça » a commencé et qu’il vaut mieux qu’el ne soit pas là pour la suite, pour toute la suite. El est partie. Loin. El ne veut plus rien savoir, plus rien dire. El a son résultat d’expérience.
El repart donc avec l’exemplaire du Banquet de Platon dans le sac, repasse par la lourde porte, sait très bien qu’el n’aura jamais ni le temps ni l’espace ni l’envie pour le lire, parce que pour avoir au moins l’un de ces trois-là, il faut bien avoir un peu d’énergie restante, el n’en a aucune, toute son énergie lui sert à survivre aux ombres, mais el l’a, cet objet parallélépipède à feuilles numérotées dans lequel un morceau de sagesse est, dit-on, enfermé. Si c’était vraiment le cas, cette femme de proviseur/documentaliste, avec toutes ces armes autour d’elle, n’aurait pas été complètement absorbé par l’ombre, el aurait pu se battre contre. Il parait que dedans il y a une histoire sur le fait qu’à l’origine, les êtres étaient par deux n’en formant qu’un, qu’ils ont été coupés en deux et qu’ils seraient tous condamnés à chercher la part manquante, pour tenter de cicatriser la blessure initiale. Peut-être y’en avait-il qui n’étaient finalement que un, et qui passeront toute leur vie à chercher quelque chose qui n’existe même pas. Et encore moins dans des objets parallélépipédiques à feuilles numérotées.