C’était un trésor. L’oncle les empilait devant l’enfant. Quel âge avait-il ? huit ans ? neuf ? Était-il, cet enfant, assis sur une chaise ? ou sur un fauteuil bas, de ce genre dit « crapaud » ? Pas dans la cuisine. Sans doute dans la salle, la « belle pièce », celle où on ne s’asseyait autour de la vaste table cirée que pour les repas de fête. Et près du placard ou de l’armoire située dans l’angle derrière la porte, c’est certain. À peu près. C’est de cette armoire, ou de ce placard, que l’oncle les sort, et c’est vraiment incroyable : il les donne, il les offre à l’enfant. Qui va avoir le droit de les prendre, de les emporter et les garder dans sa chambre, à portée de main, où il pourra les ouvrir et les lire. Certaines couvertures sont blanches, un peu abimées, dépenaillées, ornées d’images en rouge et blanc. D’autres sont vertes. Un vert qui a depuis décoloré, viré vers le jaune. Surtout le dos, passé à la lumière et au soleil. Mais alors… alors le vert était de la couleur des herbes grasses qui oscillent au vent dans la lumière d’été, le vert du pré qui attend la gourmandise des vaches, ou la faux quand vient le jour de faire les foins. Un vert doux et lumineux, bien différent du vert criard et trop brillant de la bibliothèque pour les enfants. Un vert tout uni, sans images, de toile fine, dont on sentait à peine le relief sous les doigts. Il y en avait une qui était ornée d’or. De rubans d’or, imprimés en creux, trois en haut, de longueur inégale, allant en diminuant et alignés à droite, et trois en bas, en symétrie. Au centre, le titre, en lettres d’or, sur deux lignes. Un titre qui promettait un voyage, non autour, mais au centre, là où personne, jamais, n’était allé, au centre de la Terre.

Je crois qu’il y avait des illustrations, dessins ou gravures, qui occupaient certaines des pages impaires. Pas celles de l’édition Hetzel non, d’autres plus simples dont je n’ai gardé qu’un seul souvenir, celui d’un groupe escaladant une montagne. Mais peut-être ce dessin se trouve-t-il dans un autre volume de la même série. Car ce livre d’or, je ne l’ai plus. Perdu, brûlé après avoir été prêté. Je n’en ai qu’un souvenir, et son image se confond avec cet autre volume.
La couverture était comme le couvercle d’un coffret précieux, qu’il suffisait de soulever pour tomber dans le livre. Car la merveille était aussi à l’intérieur. Merveille des mots étrangers et étranges que l’enfant ne comprenait pas tous, mais qu’importe. Là où était le mystère était la merveille. Il suffisait de parcourir des yeux les mots étranges, et surtout ne pas chercher à les prononcer. Sauter les paragraphes parlant de choses incompréhensibles, les descriptions interminables, chercher des yeux les verbes annonçant une action, se résigner au besoin à revenir en arrière… arriver très vite au deuxième chapitre, attraper au passage les mots de résines, de fer et d’or, et en venir enfin – après tous ces préambules interminables au livre. Car il y avait un livre dans le livre, et quel livre ! un trésor inestimable, merveilleux, au nom imprononçable, un livre écrit dans une langue étrangère, mais d’où allait sortir, sous forme d’un parchemin, une aventure, un voyage extraordinaire.
Commentaire :
Cette édition Hachette, datant des années 1940, était probablement une édition abrégée. On en avait probablement coupé les énumérations et les longs paragraphes décrivant les minéraux. C’est ce qui m’a permis de lire ce roman. Je persiste à penser que les morceaux choisis et les éditions abrégées sont une porte d’entrée dans le plaisir de la lecture et dans la littérature. Ce n’est pas la doxa qui régit les programmes scolaires et les instructions officielles depuis des années. J’ai eu un échange assez vif avec quelques verniens, qui refusent que l’on retranche quoi que ce soit de l’œuvre de l’Illustre Écrivain. Lequel recopiait pourtant ces passages retranchés dans les bulletins des sociétés savantes. Je maintiens (jusques au feu exclusivement) que proposer aux enfants une édition abrégée est pourtant le meilleur moyen de leur faire lire et apprécier l’œuvre.