# le livre comme fiction #01 bis| Rituels

Un fauteuil. Un livre. Un crayon à papier posé sur l’accoudoir. La fenêtre sur ma droite. Pour les lectures en journée. Parfois la surface plane du bureau si le livre est trop lourd. Je tiens le livre, mais sans jamais l’ouvrir à son apogée. Je l’entrouvre sans forcer la couverture, sans la casser. Il y a toujours un marque-page que j’associe à un livre, en fonction de sa taille, et de son contenu ou de l’auteur. Je ne mets pas n’importe quel marque-page. Je les collectionne, j’ai donc le choix… Il doit dépasser des pages, mais si peu, et doit être assez rigide, pour ne pas se déformer. Et le dessin ou l’inscription qui le recouvrent doivent être en harmonie avec la teneur du livre. Pendant la lecture, il reste sur l’accoudoir du fauteuil. Parfois il tombe, et glisse sous le coussin ; je me mets à sa recherche dès que je m’en aperçois. Je n’aime pas changer de marque-page au cours d’une lecture.

Je tiens le livre de la main gauche, le pouce à la charnière, la main droite prête à s’emparer du crayon à papier pour souligner, cocher dans la marge un passage que je souhaite retrouver. Mes lunettes de myope oscillent entre le sommet du crâne et leur position normale sur le visage, selon la taille des caractères, la fatigue et parfois aussi le désir d’être presque insérée entre les lignes, me sentir encore plus au cœur de ce qui est écrit, et par conséquent revenir de cette lecture plus lentement, en éloignant le livre, en restant quelques instants dans le flou de la vision de myope sans lunettes, puis les chausser à nouveau pour revenir dans le réel. C’est souvent lorsque je suis à moitié assise dans le lit, avant de dormir, que je lis ainsi, sans lunettes, et presque déjà dans le royaume des songes.

Tourner la page par le coin supérieur droit, entre pouce et index en vérifiant l’épaisseur du papier pour ne pas tourner deux pages à la fois. De temps à autre, la main droite se positionne en conque sous le livre, les doigts écartés de la main gauche retenant les pages sur le dessus. Parfois interrompre la lecture pour voir sa progression, ou compter le nombre de pages qu’il reste à lire et se demander si la fin surviendra aujourd’hui ou si il en reste encore pour d’autres jours. De temps à autre lever les yeux du livre, regarder l’au-delà de la fenêtre, pour un oiseau, un rayon de lumière, le soir qui s’approche, un rien qui sollicite. Les pensées vagabondent, s’éparpillent et les yeux se posent à nouveau sur la page, reprenant leur appui naturellement là où l’esprit s’était envolé. On reprend une phrase déjà lue, on reconnaît les mots et on repart pour poursuivre la lecture. Le dos se cale à nouveau contre le fauteuil, les épaules se détendent et l’on migre à nouveau sur les rives d ’écriture.

Désormais, selon l’heure de la journée, la fatigue, ou la teneur du livre, les yeux se ferment malgré soi, les mains retenant le livre pour ces quelques minutes d’absence, dont on sort avec quelque hébétude et surprise, les doigts un peu gourds, à la limite de la crampe, et l’on réalise que l’on s’est endormi…Il est sans doute temps de se lever et se dégourdir les jambes… Fermer le livre, vérifier que l’on n’a pas perdu la page, insérer le marque-page à l’intérieur, vérifier en regardant la tranche que l’on a bien avancé malgré tout, et le poser sur le bureau à côté de tous les livres en cours de lecture. À bientôt.

A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog jardin d'ombres.

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