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de la photographie amateur professionnelle

Le besoin de réfléchir la photographie est considérable. La place qu’elle prend, et l’importance de ses artistes, font qu’on doit l’interroger à un niveau supplémentaire. Je ne dis pas que ce ne soit pas fait, il y a des livres désormais classiques (de Barthes, Roche et Guibert jusqu’à Rouillé), il y a des interventions de photographes qui s’approprient l’espace esthétique des questions via la langue (de Nadar à Depardon, en passant par l’immense Giacomelli), il y a évidemment les chercheurs d’aujourd’hui (Gunthert), et encore plus évidemment tous ceux d’entre nous qui sont immergés dans des pratiques croisées (Nerval avait un appareil photo mais on n’a pas ses plaques, on a celles de Hugo, Zola en laisse 7000 mais sans avoir jamais écrit, les photographies de Rimbaud tendraient à prouver, puisqu’on les a, qu’on disposerait aussi de ses manuscrits s’il y en avait eu au Harar), enfin les 198 occurrences de la photographie dans À la recherche du temps perdu, la photo de foire récurrente dans Le voyage au bout de la nuit, de là jusqu’à Sebald etc... Pour moi qui ai été tôt immergé dans le travail d’amis photographes comme Jérôme Schlomoff, ou ai suivi pendant 10 ans jour après jour le travail de Philippe De Jonckheere – dont semi-retrait actuel (du blog, pas de la photographie : son journal du 1 au 59 février 2015 a 5 longueurs d’avance sur nous tous) est un manque considérable – jamais l’interrogation sur le réel n’a séparé images et écriture. Tout ça pour en arriver à cette vidéo regardée hier, qui suit Daido Moriyama marchant dans l’inépuisable Shinjuku, son petit appareil à la main. Il n’est pas le premier (Robert Frank, puis William Klein ?) à travailler sur ces problématiques de l’appareil en mouvement, le déclenchement à bout de bras, la proximité avec le sujet, le grain de la photo de nuit. Mais ça fait gamberger. Ne serait-ce que de le voir les mains vides, sauf l’appareil plus petit que la main, pas de sac, ses clopes dans sa poche et ses pelloches dans une banane à la ceinture. Le droit d’entrer dans les portes entrebâillées. Puis sa parole même (les sous-titres sont mangés par le cadre de ce YouTube ou carrément invisibles, donc une moitié de sa parole). Ainsi, de la 17ème à la 20ème minute : « L’art crée à partir de rien. La photographie ne crée pas à partir de rien. La photographie est un instrument à copier les images existantes. Pourquoi ne pas assumer cela comme point de départ, pour venir plus près de l’essence de la photographie. Notre but n’est pas de constituer un objet d’art. En même temps, lorsque quelqu’un prend une photo, ce qu’il est artistiquement est convoqué aussi, et son désir de mémoire. C’est le point de départ de la contradiction : pourquoi ne pas l’assumer comme contradictoire ? Le monde n’est jamais un seul monde, juste un monde éparpillé. Nous ne faisons qu’en copier les éléments éparpillés, et demander aux photographies elles-mêmes ce que nous en voyons. Et nous ne pouvons nous interroger que sur la photo elle-même. Le réalisme en tant que tel n’a pas d’intérêt, et l’interrogation seulement esthétique ne nous satisfait pas non plus. Ce que j’ai à faire par la photographie, c’est de penser à l’autre image, celle qui compte, qui est entre le monde et ce que nous en avons photographié. La photographie en soi n’est pas originale. N’en déduisez pas que ce n’est pas de l’art : c’est de l’art. Et j’aime ça. À partir du moment où vous avez un appareil, vous pouvez commencer à copier. Les photographes professionnels n’ont pas le monopole de cette activité. Tout amateur peut être aussi bon qu’un professionnel. Ce qui est dommage, c’est que ce monde des pratiques amateurs japonais mime de plus en plus la photographie professionnelle, et on perd l’essence de la photographie. » J’ai un besoin tout aussi considérable d’échanger sur mes pratiques de photographie que sur mes pratiques d’écriture. Les deux jours d’immersion à Cergy y contribuent, parce que j’ai affaire à des élèves dont chacun invente un mode particulier de photographie, mais dans un vocabulaire qui leur est quasi natif : aucune de ces pratiques n’est exactement superposable à une autre, et probablement ils ne se doutent pas de ce qu’ils m’apprennent. Le flou, l’arbitraire y ont leur place autant que la récurrence ou le studio, sans hiérarchie (y compris l’importance de ce que disent ceux qui refusent la photographie). Quelques amis blogueurs y contribuent, y compris en entrant dans ces détails techniques qui permettent d’oublier la technique, ce sont par exemple David Bosman (sur Twitter @david_bosman, et merci David d’avoir mis cette vidéo sur ma route), ou Jean-Christophe Courte (sur Twitter @urbanbike) et cela m’est précieux infiniment. Dans cette approche de Moriyama (et je connais pourtant son travail depuis longtemps), c’est évidemment sur ma propre pratique que je m’interroge. Le regret d’avoir mis si longtemps à la prendre au sérieux, la place de LightRoom par rapport à la prise de vue elle-même, la curiosité aussi – comme dans ce qui m’est arrivé en écriture en 1980 – d’assumer une position esthétique qui serait aux antipodes de celle que j’aurais choisie par goût, ou des affinités que je développe. Les images aimablement déposées ici par Piero de Belleville le seraient plus, ou les « matins » du copain Seb (retrouvez, mais c’est le statut même et la place d’Instagram...). Et si tout mon projet ronds-points n’avait d’intérêt qu’à me forcer à faire des photos géométriques et correctes à partir de rien, un cercle, une droite, un ciel ? J’ai un mal de chien à rendre un ciel correct avec mon LightRoom. Idem avec ces photos que je réitère chaque semaine quand le RER émerge du souterrain pour quitter Nanterre. Est-ce que je suis capable d’être amateur au très haut sens où Moriyama l’emploie, à promener mon kilo et demi de matos dans mon sac, ou que je déclenche l’iPhone comme autrefois le carnet de notes ? Photos ci-dessus : pont, Hong Kong, novembre 2014.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 mars 2015
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