2016.01.13 | « si j’étais »


Il se trouve que le texte de Cortàzar que j’ai donné pour l’exercice, Chasseur de crépuscule a pour incipit « Si j’étais… » En l’occurrence : « Si j’étais cinéaste… » Ma proposition ne partait pas du tout de ce « si j’étais » : mais bien de la composition en quatre paragraphes, et de se familiariser avec une pensée projective du texte en plusieurs phases. Ne pas s’enfermer dans un flux, mais constituer d’emblée une architecture composite, quelle que soit la dimension du texte réalisé. Mais pas possible non plus de gommer, et encore plus dans une école d’art, que Cortàzar décrit un protocole artistique (souhait de filmer un coucher de soleil, manière de les filmer, manière d’organiser la réception). J’ai donc insisté sur cette projection imaginaire, et du profit qu’on pouvait en tirer, pour sa propre discipline, à se risquer pour une fois dans la discipline d’un autre. La démarche a primé sur cet incipit qui pourrait être réducteur – utilisé trop directement. Pourtant, ce soir, c’est ce qui me reste pour moi : ce serait quoi, mes « si j’étais » ? Si j’étais musicien – mais voilà, je n’ai jamais réussi à l’être. Si j’étais physiquement plus en forme, si j’étais plus jeune – bon, passons, on s’écarte. Si j’étais photographe ou vidéaste : là ça me va, quand j’utilise mon petit compact Canon pour mes vidéos, ce qui me sauve c’est qu’en partie je joue. Ça me sauve au moins de la masse de maladresses que j’essaye une par une de surmonter, tâtonnant dans les contraintes techniques. Mais ce qui me hante dans le train du retour, c’est le fondement même de cette projection imaginaire : « et si j’étais écrivain ». Je rêve encore de textes fous, de textes nappes, de textes puits. Ce n’est pas que ça s’éloigne de moi, c’est qu’en même temps je suis de plus en plus happé par des mécaniques précises et discrètes. Ce matin, mes 2 heures de cours sur Céline c’est une impro qui s’est construite en cours de route, en marchant, je sais bien, ce soir, ce qui aurait pu être mieux, ou plus précis, mais globalement c’est bien ce que j’avais à dire. Et ce mode de regard sur la littérature c’est aussi en partie ou déjà de la littérature. La folie du texte, elle est dans la folie du site en lui seul, avec ses 35 000 visiteurs par mois, ses 6 millions de pages vues depuis 10 ans, ses 6000 pages et les liens qui les organisent. Pourtant à moi-même ce n’est pas mesurable : ce que je vois, c’est là, ce billet que je vais mettre en ligne à l’arrivée du train. Ce serait ça mon livre-fou, sûr. Ça ne console pas de l’envie de ces textes hurleurs, ou monstres. Mais c’est bien de ça que j’ai parlé, aussi, en parlant de la corde à linge au-dessus de la table de Céline. Si j’étais écrivain, peut-être bien que c’est ça que je ferais, et dont je rêverais : ce site-visage. Il pose suffisamment de question : cette espère recouvrante qui serait constituée de ce qui y renvoie depuis Facebook ou Twitter, et depuis quelques mois cette sorte de miroir en lente constitution d’une surface vidéo qui joindrait progressivement les différentes strates du site. Ç’aurait peut-être été ça, hors sujet, ma réponse à la proposition Cortàzar : « si j’étais écrivain, je ferais de la vidéo ».


recommandation lecture
LE CARNET DU SITE
- nouvelle vidéo : Ténèbre, un cahier trouvé
- lu sur le web : résidence de Urbain, trop urbain à Marseille, La Marelle
- nouveau ou actualisé sur Tiers Livre : réédition de Centurie, le livre-performance de Giorgio Manganelli.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 janvier 2016
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