2020.06.17 | outils, la main absente (marais poitevin #4)


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En gros, ces petits musées d’ethnologie rurale ne m’intéressent pas, mais pas du tout. C’est le hapax qui compte ici (ça devait être le premier nom de domaine que je voulais réserver, en 1999, c’était déjà pris alors ça a été remue.net) : événement unique, et non reproductible, qui n’aurait pas dû se produire. On meurt, ce qui vous appartient est dispersé, glisse à d’autres mains ou usages, ou disparaît. À l’inverse, on s’approprie une maison, on vide et on réoccupe avec ses choses à soi. Ici, c’est le contraire : rien n’a bougé de la pièce, des choses nouvelles se sont ajoutées aux anciennes, et beaucoup des anciennes se sont contentées de rester où on les avait posées. Cela ne définit rien de celui qui les avait installées. D’abord parce que tout avait brûlé, en 1962 je crois, et je le revois encore. Aussi parce que le lieu ne définissait pas celui qui l’avait établi (sans jeu de mot, concernant l’établi lui-même) : j’ai ici de ses carnets, ailleurs il y a sa correspondance, il reste pas mal de livres, dont certains qui portent sur la tranche l’odeur encore de cet incendie accidentel. Il ne se résume donc certes pas à cette trace-là, elle ne le convoque pas entier. Ce n’est pas sa présence que je ressens, mais plutôt le visage d’un temps. Rien qui soit précieux : mais une scie à bois, avec la petite planchette arrangée manuellement pour tendre la tresse en cordes de lieuse qui raidira la lame et ses dents, avec les deux épissures où la planche traverse. Celui qui occupe la maison, mon si proche cousin et nous avons le même âge, n’y voit pas : est-ce pour cela que rien n’a été enlevé, et qui définit ce que je nomme hapax ? À table, il se sert du couteau à manche de corne qui était celui du grand-père — tout cela, donc, il le sait lui aussi. Pince à dénuder, scies égoïnes, on a ajouté de la quincaillerie récente à ce qui, autrefois, supposait un autre rapport de la main à l’outil. Des pinces multiprise neuves, quand la précédente a rouillé, se sont juste ajoutées successivement à ces gouges que personne n’a déplacées ni bougées depuis un demi-siècle de la planche cloutée où elles sont glissées, et sans qu’on retire celle qui ne servira plus. Les grands-parents s’entendaient mieux avec Mme Chaissac, institutrice à Vix et eux à Damvix, qu’avec son peintre de mari, qui par ailleurs avait le défaut rédhibitoire d’être l’ami du curé (de Damvix, pas de Vix) : pourtant, ce sont les mêmes outils, de cordonnerie, de taille des souches ou de jardin, qui me font tant aimer ses lettres. La balance romaine devient comme la scie objet d’exposition. Je photographie plat, frontal, le plus détaché possible : je fais — mais pour moi — comme un inventaire systématique, dont les quelques images reprises ici. Il ne s’agit pas de sauver : juste une sorte de passage à gué personnel pour aider la mémoire, si elle faiblissait (combien de fois ce poncif, au point qu’en atelier on créait une cagnotte pour quand il surgissait, que la photographie « immortalise »). Mais pour l’instant c’est le contraire : les discussions qu’on a avec Jean-Claude, c’est plutôt notre capacité à revenir accéder à un tel lieu à distance, depuis là où on est, et tout retrouver à sa place. Je veux dire : revenir réellement en ce lieu depuis là où on est, et tout retrouver à sa place. Je n’aime pas les outils plus que lui, mais simplement parce que je ne les connais plus.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 juin 2020
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