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bibliothèques (publiques)


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1.

J’insère ici un texte participant déjà de chantier, rédigé pour la revue des Ateliers du Livre d’Aix-en-Provence (merci C.M.), mais débat dont je souhaite qu’il soit le nôtre ici aussi.

Je rassemble tous mes souvenirs liés à une présence en bibliothèque, ou l’usage d’une bibliothèque, j’essaye de remonter au plus ancien, mais pas possible d’identifier ce qui pourrait être un souvenir premier : il devait exister, même à Civray dans la Vienne, une bibliothèque municipale, il en existait dans les villes de Bordeaux puis Angers où j’ai brièvement été étudiant mais pas d’intersection : ce que nous nommons bibliothèque a commencé avec l’irruption d’une idée de la « lecture publique », la transformation du mot en « médiathèque », et toute la vague inaugurée par Mitterrand, Lang, Gattegno début des années 80, qui structure encore le paysage d’aujourd’hui.

2.
Pourtant, c’est en amont que j’ai le premier signal : j’habite à Paris rue Rochechouart, une petite piaule, après trois ans dans l’industrie c’est une année blanche, une année libre, on est en 1980 et j’ai vingt-sept ans, dans deux ans ce sera mon premier livre mais je ne le sais pas, pour l’instant c’est juste avancer vers soi-même dans cette pause que je me suis accordée. De l’écriture et de la musique, pratiquer ou recevoir, et même des cours de philo à Paris VIII, moi qui n’ai jamais fréquenté la philo, il n’y a pas encore d’antériorité. Mais viennent, la nuit, dans une suite numérotée de cahiers (je dois en être à mon dixième) des phrases, et ce sont elles qui me poussent aux livres. Mais plusieurs sources de livres : les librairies, notamment Action Poétique dans le quartier Saint-Michel, parce qu’ils organisent des lectures et rencontres, que même le timide et muet provincial qui s’y risque on ne l’embête pas, et que tu repars avec deux ou trois livres sous les bras. Les bouquinistes dans mon quartier, entre le Faubourg Saint-Denis et les ruelles derrière Drouot, ou Vrin chez qui j’ai trouvé un Littré d’occasion : les empilements, l’odeur résiduelle de tabac, le jaunissement des pages, mais tu prends l’habitude de passer aux œuvres complètes, voilà Balzac et Zola relu, Flaubert découvert. Et puis la bibliothèque municipale d’arrondissement, au-dessus de la piscine où on venait pour les douches, la porte pour la première fois poussée, et deux ans d’emprunts à marche forcée. Je me souviens que les Pléiade étaient dans une vitrine fermée, et qu’on me regardait avec méfiance quand j’en demandais l’ouverture.

3.
Souvenir amont qui du coup remonte : Moscou, l’été 1978, trois mois pour mon travail, on passe une fois par semaine dans la petite bibliothèque sombre de l’Institut français : il y aurait quoi à faire d’autre que lire, le soir, à l’hôtel ? Quatre travées étroites et hautes, je commence par les Russes. Une réflexion de la bibliothécaire : –- Vous devez faire beaucoup de fautes d’orthographe. -– Pourquoi ? -– Vous lisez si vite. Jamais pardonné.

4.
Et deux axiomes qui en découlent : méfiance envers les bibliothèques parce qu’on ne peut pas y agir anonyme, et l’obligation de rendre les livres (souvent, au préféré me les racheter). La mémoire matérielle d’un livre suppose qu’il soit là sur l’étagère, même s’il n’est pas dépositaire en lui-même de cette mémorisation. Ce n’est pas une affaire de propriété, mais de disponibilité : si j’ai peu utilisé les bibliothèques, c’est parce que l’acquisition d’un livre prime pour moi l’instance de la lecture : je crée un paysage, je continue de l’habiter. Questions à impact démultiplié par l’irruption des supports numériques de lecture -– même intensité, traces mémorielles via autres voies.

5.
Premier livre publié, comités d’entreprise, bibliothèques municipales des villes à fort engagement social : en tant qu’auteur contemporain, et souvent via partenariat étroit entre la petite librairie littérature de la ville (le réseau « L’œil de la lettre »), l’impression d’une sorte de respiration naturelle entre bibliothèques, librairies, et notre travail d’auteur. C’était avant l’irruption des commandes de marché public. Comités d’entreprise : il a pu m’arriver, ces dernières années, de voir – sidéré – ce qu’ils proposaient de contenus à leurs usagers. Autre dichotomie : la bibliothèque dans son temps et ses choix (légitimes), jeunesse, littératures populaires, et bien sûr les CD et DVD (on n’en use plus, mais le côté cinéphile ou mélomane des responsables dans tant de médiathèques, a-t-il survécu de même façon par rapport au petit rayon poésie, ou comment nos livres de littérature chercheuse, qui se veut laboratoire ou expérimentale, se glissent timidement dans les rayons « roman » ?

6.
De cette médiathèque d’une importante ville de périphérie, où tout est difficile, la première fois que je descends à la « réserve » : les livres bien sûr on peut les réserver et faire qu’ils soient extraits. Des merveilles. On désherbe la littérature, mais pas les livres (par exemple) de photographie. Seulement voilà, mis dans les travées publiques, on ne les emprunte pas. Ma bibliothèque personnelle a plus d’affinité avec la « réserve » qu’avec les travées sous verrière.

7.
Gloire au désherbage. La notion d’usure d’un livre : la façon dont j’avais été incroyablement surpris, lors d’un rendez-vous à la BPI vide, de découvrir ces livres mis au rebut parce que trop lus, et les titres que ça concernait. Mais ma propre bibliothèque, avec les ateliers d’écriture, fonctionne aussi comme ça : livre que je dois racheter parce que trop manipulés, mais aussi livres auxquels je suis trop attaché pour les remplacer, même s’ils tombent en lambeau (mon Poe, mon Saint-John Perse)… Découverte, lors d’une résidence dans une autre ville de la périphérie parisienne, début des années 2000, des bacs en plastique du désherbage, à l’époque cela voulait dire destruction obligatoire. Maintenant la dérogation pour quelques entreprises dites « sociales » : j’ai moi-même racheté tous les exemplaires disponibles de certains de mes titres épuisés, juste pour en découvrir l’origine. La formule pas tendre parfois sur le tampon d’exclusion. Mais, depuis deux ans, le fait que certainement je me procure bien plus de livres (tiens, le merveilleux Jean-Loup Trassard) via les circuits d’occasion : et chaque fois, immanquablement, que mon bonheur vient d’une médiathèque (municipale, d’entreprise, départementale de prêt) où il n’était plus emprunté. Accessoirement (mais très très accessoirement), Jean-Loup n’aura jamais touché un centime de droits d’auteur sur le fait que j’aie désormais chez moi son œuvre au complet.

8.
Corollaire : le très ridicule versement annuel qui nous provient (provenait, en fait, je dois moi-même être un désherbé universel !) de ce qu’on nomme « droit de prêt » en bibliothèque : je comprends qu’à échelle des gros éditeurs et de la presse ce soit une manne qui paye les infrastructures et les résidences secondaires, mais pour nous auteurs ? Quand est-ce qu’on fichera en l’air cette usine à gaz parasitaire ?

9.
Quatre fois, sur une quinzaine d’années, une « résidence » en bibliothèque. Jamais la même expérience. Point commun : toujours on a d’abord ouvert l’écluse avec l’écriture. Partager le faire (mais aussi les blogs, le code, et bien sûr ce qu’on peut transmettre par nos outils de creative writing). Les visages étaient là, parmi les autres : mais tu dis « écrire » et soudain ils se rapprochent, et quelle diversité alors. Chaque fois, aussi, l’idée de la bibliothèque comme lieu de partage de nos laboratoires : invite des jeunes auteurs en plein boulot, au lieu de ceux qui ont leur photo dans les hebdomadaires à la « rentrée littéraire », et tu verras. Simplement, on le voit si peu. En tout cas trop peu. Et pourtant.

10.
En laissant venir ces souvenirs, mais depuis trente ans tu vois, ce qui reviendrait ce ne serait pas les livres, mais le temps (juste ça, le temps, le temps ouvert, le temps séparé des contraintes qui recommencent de l’autre côté des portes, la possibilité qu’on t’offre de cela, recoins (tiens, mais est-ce que c’était Mâcon, est-ce que c’était Nevers, cette cabane aménagée chez les adultes pour lire à même le sol), ce serait : du soleil qui vient depuis les baies jusque sur la table où tu es à lire rêver écrire, un soleil d’hiver qui se détache de la ville pour te rejoindre dans cette bulle où tu es. Je ne triche pas : si je convoque cette sensation d’un soleil d’hiver à travers les baies qui te séparent de la ville, c’est dix salles ou recoins de lecture qui me viennent, tous temps, toutes villes. Parfois tu as choisi de venir, parfois juste pour une lecture ou une rencontre mais tu as réinventé cette bulle (tiens, un souvenir de quarante minutes à « la doc » de l’École d’architecture de Nantes, mais la pile de ces quelques livres incroyables que tu avais piochés rendent ces quarante minutes définitives, et la petite culpabilité quand tu les poses sur le chariot des retours). Rien de condamnation éventuelle des médiathèques sans soleil : celle de Rezé par exemple, étonnante.

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Ou, parce que la ville même en hiver n’a plus de lumière, la bibliothèque Gabrielle-Roy du vieux Québec. Mais parce que rare fois dans ma vie, où, à trois cents mètres d’où on logeait, il y avait une médiathèque à ma disposition ? Même là, à Tours où j’habite, il me faut un moyen de transport, et depuis vingt ans que je suis là pas témoignage que la proximité d’auteur au travail les concerne. N’empêche, à Québec, une sorte de rituel du soir, l’heure vide, l’heure instable, quand là chez toi tu te réfugierais plutôt dans la musique ou les vidéos, venir deux heures à la bibliothèque, trouver un recoin (c’est facile) aller chercher éventuellement quelques livres dont on a curiosité -– je ne sache pas avoir eu besoin de les emprunter –-, mais cette révélation : on vient à la médiathèque dans la légitimité d’un lieu en pleine ville où le mot « ensemble » prend sens, même par rapport au caractère individuel, voire intime, voire privé, de l’espace qu’on ouvre, dans la proximité physique de ses semblables, leur diversité, avec son ordi ou ses cahiers. Je ne dis pas que ce soit lié au Québec : j’ai souvent éprouvé cette sensation dans quelques médiathèques où j’ai pu passer un temps favorable (Poitiers, Beaubourg, la BU Saint-Serge à Angers et d’autres : la bulle est transportable. Les médiathèques au Québec (ça vaut aussi pour la BanQ de Montréal) sont ouvertes tard le soir, et aussi le dimanche. Ces bulles qu’on ouvre, entre livres, solitude partagée, concentration personnelle (la rêverie aussi est une concentration), le silence retrouvé -– au moins partiellement : à la BU d’Angers il y avait des zones paroles –-, peuvent être brèves, elles sont comme autant d’îles ou de ruptures définitives, et donc gratitude, donc merci.

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Oui mais : l’île a ses conditions. Tu apportes ton inséparable ordi (c’est ton carnet, ton labo), mais pourquoi celles et ceux qui utilisent les ordis fournis par la ville doivent le faire face au mur, leur écran livré aux regards ? Et la connexion : c’est si difficile, à l’heure de la fibre, d’accepter que la vidéo fasse partie des outils de savoir, et pas une perversion ou un divertissement ? La médiathèque offre bien –- c’est son devoir et je ne conteste pas –- de la perversion écrite (ô Sade…) et du divertissement (voir les listes d’achat…), pourquoi ne pas plutôt guider dans YouTube que le bloquer ? Heureusement, les derniers bastions s’effritent. Selon bon vouloir de vos élus ?

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De la bibliothèque dans les livres : ce texte incroyable de Nerval au début des Faux saulniers en préparation de ses Illuminés, sur la piste d’un livre introuvable à Paris dans les bibliothèques nationale ou historique (les mémoires de l’abbé de Bucquoy, un livre feuillé une fois chez un bouquiniste lors d’un voyage et plus moyen de le retrouver…). Mais souvenir un peu crispé des deux ans passés à tenter de proposer à des éditeurs, j’en avais traduit une vingtaine de pages, elles sont sur mon site, d’un hallucinant Incidents à la bibliothèque, en anglais The incident Report de Martha Baillie, le quotidien infiniment singulier, du cocasse au tragique, d’une grande bibliothèque de lecture publique à Toronto mais non, on ne l’aura pas en France.

14.
Juste comme un rêve ? Parce que je crois que nous avons à renouer. Trop facile, pour nous auteurs, d’avancer et travailler depuis chez soi : l’accès libre à toutes les ressources numériques, la facilité à déclencher d’un clic, dans l’infini bazar de l’occasion et pour quelques euros, les merveilles désherbées depuis là où ne les demandait plus. Que nos livres soient en bibliothèque ? Mais nous envoyons comme signal au dehors nos sites, nos podcasts, nos vidéos : tout est disponible directement, on pourrait se rejoindre sur la médiation – mais est-ce qu’on nous la demande ? Juste comme un rêve : c’est lié à notre usage de la ville, le fait qu’on rejoigne plus facilement ces lieux (on n’a même pas remplacé le terme anglais open space), ou les cafés qui l’ont compris. La légitimité qu’on aurait à concevoir des lieux citoyens de ce travail, parmi étudiants et lycéens, voire même généalogistes mais dans tous les recoins où on peut s’asseoir dans la lumière, mais c’est quoi ce qu’on nomme travail ? Autrefois, facile : livres qu’on recopie ou « extrait », livres difficiles à se procurer, rédactions savantes depuis des ressources qui ne peuvent pas s’individualiser. Aujourd’hui : et quand bien même ce n’est que sur un téléphone, ou tout simplement sur l’ordi connecté que vous sortez de votre poche ou empruntez sur place, le lieu depuis lequel on l’use, si c’est pour la dérive (mot anobli par Debord), en connivence, simplement connivence avec l’infini ici des ressources, ce qui vous appelle des travées, ce qui fait signe parce qu’issu de la médiation de qui ici vous accueille… Est-ce que cela suffit pour légitimer qu’un budget et un lieu public, symbolique à l’extrême, y soit consacré : rien d’obligatoire, après tout.

15.
Juste comme un rêve : la médiathèque comme ressource passive de documents commerciaux à emprunter, commodité qui ne suffit plus. Tâches privilégiées du côté jeunesse, magnifique travail partout de l’accueil et des histoires, cette vieille fascination si nécessaire du conte, des mains qui inventent, on l’accepte. Juste comme un rêve : parce qu’en nous les souvenirs du temps et du soleil d’hiver dans les bibliothèques, c’est ce qui s’est aussi déplacé dans notre rapport individualisé à notre faire ou notre rêver numérique, qu’on est prêt évidemment à prolonger par lectures, ateliers – a-t-on la possibilité d’un autre choix, à moins d’une bifurcation qui semble s’accentuer de plus en plus ?

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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 avril 2021.
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